A qui profite le pardon ?

[Avertissement de contenu : viol et injonctions faites aux victimes]

Depuis longtemps déjà, les féministes cherchent à montrer que le viol n’est pas le fait de monstres isolés mais d’individus socialisés, de monsieur-tout-le-monde, d’hommes, de pères, de frères, de maris, de petits copains. Il semblerait que certains aient compris de ce discours qu’il fallait rappeler qu’ils sont des êtres humains et qu’à ce titre ils peuvent faire des erreurs et qu’ils ne faut surtout pas essentialiser ces erreurs pour ne les décrire que par leur crime et en faire des VIOLEURS.

Je dois avouer que je suis assez perplexe face à ces injonctions à l’humanisation, au pardon des violeurs dans une société où 98 % des viols n’ont aucune conséquence sur ceux qui les perpétuent. Je ne prends pas ici la défense du système judiciaire et pénitentiaire. Je pose simplement la question, dans cette société où le viol est un acte sans conséquence pour le coupable, à qui profite ce pardon ? Probablement pas aux victimes.

Quelle est la portée politique de cet encouragement au pardon individuel de la victime à son violeur ? Alors que la lutte féministe cherche à dessiner les parallèles, à montrer les similitudes, à dessiner ce qu’on appelle la culture du viol, on voudrait nous faire croire que la solution ultime serait dans l’hyper-individualisation. On cherche à démontrer que c’est en réduisant le viol au violeur et à sa victime qu’on peut trouver une résolution qui ne passerait que par la relation entre eux et pas dans la manière dont cette relation s’inscrit dans la société. Finalement plus besoin d’arranger l’accueil des victimes par les médecins ou par les forces de l’ordre, plus besoin de proposer d’améliorer l’accès aux soins des victimes, plus besoin de réformer l’éducation des enfants, des adolescents, la solution est à moindre coût et surtout elle dédouane la société de sa responsabilité.

Plus encore, on essaie de nous faire croire que ce pardon, cette humanisation du violeur va à contre-courant de ce que la société propose. Alors même que nous luttons tous les jours contre une culture du viol qui cherche à excuser le violeur1, alors même que la parole des victimes est écoutée, amplifiée et glorifiée quand elle pardonne à son violeur2, on nous explique qu’humaniser le violeur est exceptionnel. Qu’une victime choisisse de pardonner à son violeur, qu’elle choisisse de s’exprimer avec lui, c’est son choix. Il est cependant de la responsabilité de ceux qui vont relayer cette parole de la remettre en perspective, d’écrire par exemple les conditions qui ont permis l’impunité du violeur, de contextualiser en expliquant comment la société a créé les conditions qui ont rendu le viol possible. Il faut expliquer comment la société produit des violeurs. Relayer cette parole et notamment la parole d’un violeur sans cette mise en contexte, c’est extrêmement grave.

Plus encore, il y a une grande différence entre une victime qui se lance dans un processus de justice réparatrice et la glorification médiatique du pardon vu comme seul horizon salvateur pour la victime.

Je ne souhaite pas tomber dans les travers de ce que je dénonce et m’appesantir sur l’aspect personnel du viol. Cependant, il faut le préciser glorifier le pardon d’une victime pour son violeur comme quelque chose d’exceptionnel c’est méconnaitre absolument ce que peuvent ressentir les victimes de viol. Idéaliser le pardon comme solution c’est seulement ajouter une injonction à la liste de celles qu’elles subissent déjà.

1L’exemple médiatique le plus récent qui n’est certainement pas le seul est cet article de france info sur le policier accusé du viol de Théo.

2Là encore l’exemple le plus médiatique est celui de Samantha Geimer dont on rappelle à chaque soubresaut de l’affaire Roman Polanski qu’elle lui a pardonné et qu’on ferait bien d’en faire autant.

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Je n’ai aucune envie de devenir le grinch. (avertissements de contenu, militantisme par le choc et moi)

Avertissement de contenu : Ce texte étudie l’utilité des avertissement de contenu et le validisme autour de cette discussion. Il parle aussi de trouble anxieux, de Stress Post-traumatique et de militantisme par le choc. 

J’utilise beaucoup les réseaux sociaux. Je ne les utiliserai peut être pas tant si je n’avais pas des difficultés plus ou moins prononcées à seulement être dans les relations sociales. (J’ai parlé de mon Stress post traumatique sur ce blog de métaphores et je vous conseille également d’aller lire ce qui est expliqué sur le blog Philomèle à ce sujet.) C’est sur mon expérience partagée des réseaux sociaux et du militantisme que je veux écrire.

Il y a environ un an j’ai écrit sur les avertissements de contenus, depuis il y a eu cet article sur le blog Genre et il y a eu cet article dans Libération. Quand j’ai écrit mon premier article, je cherchais surtout à faire comprendre pourquoi l’idée d’avertissements avant de partager un contenu pouvait améliorer l’expérience des médias pour les gens qui souffrent d’un trouble anxieux, qui sont des survivant-e-s et d’autres personnes auxquelles je n’avais pas forcément pensé dans un premier temps.

Les deux articles de Genre et de Libération ont donné à mon premier article un écho plus grand que celui que j’avais envisagé. Si les retours ont été positifs dans leur grande majorité, il y a bien sûr eu ceux qui se contentent de répéter des critiques auxquelles des réponses ont déjà été apportées. Je ne vais pas, de nouveau, répondre à ces critiques. Si mes premiers arguments ne vous ont pas convaincu, je n’arriverai pas à le faire.

Ce qui m’intrigue et ce qui me pousse à écrire ce texte c’est de constater partout ce que j’appelle le militantisme par le choc. Des gens qui sont souvent d’accord avec l’idée des avertissements de contenu mais qui les oublient régulièrement.

Quand on observe les raisons de cet oubli, souvent c’est parce qu’on lit, qu’on vit ou qu’on voit quelque chose qui provoque un choc plus fort que tout et la seule manière que l’on trouve pour lutter contre, pour le repousser c’est le partager. C’est un peu comme si on se disait qu’en recréant le choc chez les autres, on le diluera et il sera un peu moins violent pour nous.

Montrer l’horreur est une stratégie de lutte contre la violence et contre les systèmes d’oppression. On compte sur l’empathie de cel-lle-ui qui va voir une campagne choc contre le viol, ou qui va lire des tweets qui font preuve d’un racisme ou d’une transphobie monstrueuse.

J’ai l’impression que ces deux mécanismes sont à l’œuvre dans cette fascination du pire.

Et finalement, il y a peu je me suis demandé pourquoi je m’obstinais à rester active sur les réseaux sociaux, n’ayant aucune envie de m’y métamorphoser en une sorte de rappel à l’ordre ambulant et constatant que je ne pourrais pas changer les comportements sur les réseaux. J’avais presque décidé de supprimer mes comptes.

Le lendemain, je suis allée travailler, et j’ai entendu dans la bouche des lycéen-ne-s aux côtés desquel-le-s je travaille l’une de ces blagues horribles que l’on partage pour la dénoncer. Je n’entrerai pas ici dans les mécanismes d’angoisse que cette blague a provoqués. Je suis par contre convaincue de la nécessité criante d’instaurer des modes de lutte en ligne qui prennent en compte les victimes afin qu’ils puissent se répandre par contagion dans les moments de luttes ailleurs.

Fabriquer des luttes qui excluent de fait celles-ux pour qui elles prétendent être ne peut pas continuer à être la seule manière dont nous sommes capables de lutter. Construire la place de celles-ux qui portent les douloureuses cicatrices des systèmes de violences devrait être au cœur de nos luttes et pas relégueé à la périphérie. Si on continue à ne penser à elles-eux qu’après avoir pensé nos campagnes, nos brochures, nos manifestations, nos occupations, jamais ces luttes ne seront les leurs et on continuera à les en déposséder.

Je ne veux plus être celle qui grogne sur tout un chacun pour les montées d’angoisse qu’on lui a provoquée, je suis sûre que je ne suis pas la seule à partager cette colère et cette lassitude. Je veux qu’on repense ce qu’on a à gagner par le militantisme par le choc et ce qu’on à y perdre.

Réflexion sur les usages du mot safe.

[Avertissement : Ce texte s’inscrit dans un contexte militant précis, il n’a pas vocation à faire autorité mais bien à ouvrir un dialogue.]

Il semble qu’il soit utile de (re) définir ce mot qui en est venu à signifier tout et son contraire ,sans qu’on prenne le temps d’y réfléchir ne serait-ce que le temps d’un texte. Une des traductions du mot safe est « sûr ». Il est bon de rappeler ici que l’utilisation de l’anglicisme se fait sans aucune proposition de terme francophone de remplacement ne lui soit opposé. Ce texte se veut à la fois une revue non exhaustive des désaccords autour de l’utilisation du concept et un effort de définition militante et politique de ce que peut être et ne peut pas être « le safe ».

Les acceptions du mot se multiplient, il peut venir qualifier tour à tour des personnes, des espaces virtuels ou réels, des moments, des textes. Dans le même temps son versant négatif le « non-safe » va venir s’accoler à autant de situations ou de personnes. Il est à noter que si la qualification de safe peut facilement être remise en question, le non-safe l’est beaucoup moins, il sonne plus comme un verdict définitif.

L’affectif est un grand marqueur de l’utilisation qui est faite du concept de safe. On tend à le donner à celleux envers lesquels on ressent une certaine proximité (de situation ou de fait), et on s’attend à le recevoir en retour, des personnes à qui on a décerné cette qualification. On cherche également à donner cette qualification à des lieux dans lesquels on se sent bien par opposition à un extérieur où on serait toujours à la merci du danger.

On peut dès lors tracer les contours du concept de safe : on l’imagine comme un ensemble de bonnes pratiques dont le-a militant-e doit faire preuve afin d’assurer que l’environnement dans lequel iel évolue est « safe » pour lui-même mais aussi pour celleux qui l’entourent, se conférant ainsi par la même la qualité de « safe ». Le mot prend ainsi une dimension identitaire alors même qu’apparaissent ça et là des propositions de « non-mixité personnes safe », « des lieux safe ». A l’opposé, se construit une désignation de celleux qui ne sont pas safe, qualification qui là aussi prend une part identitaire tant elle détermine ce à quoi celleux-ci vont avoir accès (on assiste même à la revendication du non-safe, dans un processus qu’on peut rapprocher de celui des dynamiques de resignification d’insultes).

Les difficultés engendrées par cette essentialisation* du concept sont nombreuses et complexes. On peut relever d’abord la multiplication des points de clivages selon des lignes floues car désignée par un terme dont la signification n’est pas forcément la même pour ceux qui l’emploient. On note également l’abandon plus ou moins marqué des termes désignant les oppressions systémiques (racisme, sexisme …). On perd ici de la richesse dans l’expression de la domination qui n’est pas remplacé par un terme plus précis mais bien par un concept aux contours flous dont l’utilisation varie suivant les groupes militants.

C’est pour mieux comprendre les significations diverses du safe qu’un retour sur sa polysémie* semble nécessaire, en comparant notamment les définitions de sûr et de safe afin de faire apparaître les décalages qui contribuent à créer de la confusion autour de son usage.

L’utilisation du dictionnaire pour définir des concepts en contexte militant est toujours difficile, notamment parce qu’elle oublie souvent que le dictionnaire comme tout ouvrage, de référence ou non, s’inscrit dans les rapports sociaux de domination et qu’il ne représente pas une façon neutre de trancher.

Les termes sûr et safe sont d’autant plus compliqués à délimiter qu’ils sont polysémiques et que si l’on peut s’entendre sur l’une des significations du mot, une autre peut provoquer un désaccord. Consulter des dictionnaires pour tenter de comprendre les désaccords et les impasses politiques auquel peut mener son mésusage paraît donc nécessaire. Dans les définitions suivantes, les significations qui semblent se rapporter aux utilisations militantes du mot safe ont été mises en gras.

Le dictionnaire Larousse liste ces significations pour le mot sûr :

«Où il n’y a aucun danger, pour les biens ou les personnes.

Qui remplit bien son office, qui est fiable.

En qui on peut avoir confiance, sur qui on peut compter.

Se dit d’aptitudes, de qualités qui se distinguent par leur exactitude, leur constance.

Qui ne peut être mis en doute, qui est vrai, certain.

Qui se produira immanquablement.

Se dit de quelqu’un qui sait quelque chose avec certitude, qui est convaincu de la vérité, de l’exactitude, de la réalisation de quelque chose.

Qui a une confiance absolue en quelqu’un.» (Dictionnaire Larousse, http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/s%C3%BBr/75579?q=s%C3%BBr#74718, page consultée le 22 avril 2015)

L’Oxford dictionnary liste ces significations pour le mot safe :

« [PREDICATIVE] Protected from or not exposed to danger or risk; not likely to be harmed or lost

(Protégé et non exposé au danger ou au risque, peu en danger d’être blessé ou perdu)

Not likely to cause or lead to harm or injury; not involving danger or risk.

(Vraissembablement peu capable de faire du mal ou de blesser, n’induisant aucun risque ou danger).

(Of a place) affording security or protection.

((d’un lieu) offrant sécurité et protection).

(often derogatory) Cautious and unenterprising.

((Généralement péjoratif) Prudent et peu entreprenant.)

Based on good reasons or evidence and not likely to be proved wrong.

(Fondé sur de bonnes raisons ou preuves et peu probable d’être prouvé faux.)

Uninjured; with no harm done.

(Intact, sans blessures.)

(informal) Excellent (used to express approval or enthusiasm)

(familier) Excellent (utilisé pour exprimer l’approbation ou l’enthousiasme» (Oxford Dictionnary, http://www.oxforddictionaries.com/fr/definition/anglais/safe, page consultée le 22 avril 2015)

Les polysémies des termes safe et sûr, si elles se ressemblent, ne se recouvrent pas tout à fait, et ce sont ces différences qui peuvent commencer à expliquer les malentendus fréquents sur l’utilisation de ces concepts. On remarque notamment que les significations varient en fonction de ce que le mot qualifie.

Quand il s’agit d’un lieu, on parle d’un lieu offrant sécurité et protection en anglais ou en français d’un lieu sans danger pour les biens et les personnes. Quand il s’agit d’une personne en anglais deux significations sont ouvertes, on parle d‘une personne protégée et non exposée au danger ou d’une personne vraisemblablement peu capable de faire du mal, en français on parle d’une personne en qui on peut avoir confiance, sur qui on peut compter. La double signification anglaise est généralement ce à quoi renvoient les usages militants du mot.

C’est dans cet écart de signification (entre français et anglais) qu’on peut trouver un espace permettant une meilleure compréhension du concept de safe. Bien souvent, c’est quand un sentiment de sécurité a été mis à mal que l’on qualifie la personne (ou le lieu) de non-safe. Et c’est sur cette perception que se construisent nombre des significations et utilisations du safe en milieu militant. Pour autant, elle n’aide pas à rendre le concept plus utilisable. Exprimer un sentiment quel qu’il soit n’est pas un problème, cette expression ne peut cependant pas se transforme en identité. Les contours de ce mot flou ne peuvent être dessinés dans ce contexte qui est voué à l’expression de sentiment individuel difficilement mobilisable collectivement.

Il est toujours extrêmement complexe de proposer des solutions à ce que l’on considère comme des problèmes récurrents des milieux que l’on fréquente. Les quelques idées auxquelles j’ai abouti au terme de ma réflexion ne sont ni exhaustives, ni des règles d’or. Elles ont vocation à être discutées, critiquées, analysées, complétées et s’il le faut récusées (tout comme le reste de mon analyse d’ailleurs).

Il me semble qu’il faut s’efforcer d’abord de nommer les choses, et lorsqu’un comportement s’inscrit dans le contexte d’une domination systémique, cet effort est plus qu’utile. Parler, quand c’est possible, d’un propos sexiste, d’un comportement raciste, de mépris de classe plutôt que d’appliquer l’étiquette non-safe permet d’identifier les ennemis. Il est cependant important de reconnaître ici que nommer l’ennemi peut être une source de danger pour celui qui en est l’énonciateur, ce qui peut expliquer le choix de vocabulaire plus flou.

Il me semble qu’il serait bon aussi de s’abstenir d’accoler les mot non-mixités et personnes safe. L’outil politique qu’est la non-mixité s’accommode difficilement de l’essentialisation* du safe. La distribution de brevet « de safitude » est impossible et loin d’être souhaitable. Elle ressemble à une distribution de récompenses aux meilleurs alliés ce qui s’inscrit dans une logique totalement opposée au fonctionnement de la non mixité.

Enfin quand il s’agit de construire des lieux, des espaces et des moments où l’on s’efforce d’aller contre les dominations systémiques et contre les violences, il est vital de ne pas considérer que l’objectif est atteint une fois que l’étiquette est collée. En ce sens l’anglicisme « safer » (littéralement « plus sûr ») évoque cette idée de perpétuelle remise en question de ce que l’on construit. Je n’ai pas connaissance d’un terme francophone équivalent, s’il existe, il fait nécessairement partie de la boîte à outil que nous nous devons d’utiliser.

* Polysémie : Plusieurs sens pour un mot

* Essentialisation : Processus qui consiste à réduire quelque chose ou quelqu’un à une seule de ses dimensions

Quelques mises au point sur les hommes victimes de viol

Quelques notes en guise de préambule, et tout d’abord, un avertissement sur le contenu, ou trigger warning pour les initié·e·s : je ne m’épargnerai pas, dans ce modeste texte, des descriptions (brèves et peu graphiques) de viol, des références à des propos remettant en cause ou minimisant les sentiments des victimes, des allusions à des plaintes déposées aux forces de l’ordre, et des évocations de violences racistes, validistes, homophobes et transphobes. Je me risque aussi à ne pas inclure ici les victimes de pédophiles, n’en ayant jamais été victime moi-même, et ne sachant s’il est pertinent de traiter différemment victimes masculines et féminines. Enfin, je ne parlerai qu’au masculin, non par dévotion aux règles d’accord académiques, mais parce que ma légitimé à m’adresser à des femmes ou à des personnes non binaires me paraît douteuse.

Lors de la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, bon nombre d’indigents, plus ou moins bien intentionnés (mais je fais le pari que les intentions sont à mettre de côté), ont cru à propos de reprendre en chœur ce refrain-ci, au sujet des viols en particulier : « Des hommes aussi peuvent être victimes ! » Quoique le peu de pertinence à mentionner coûte que coûte les hommes lors d’une journée dédiée aux femmes dût me mettre la puce à l’oreille, je compris bien vite qu’au fond, à force de variations syntaxiques, cette phrase s’évidait de son sens : le lendemain, ceux qui l’avait répétée à l’envi se réveillèrent paisiblement la joue baignée de bave, loin derrière eux la pensée de tous ces hommes victimes de viol au sommeil agité.

Mais on n’oublie jamais rien, on vit avec, pas vrai ? J’aimerais donc parler un peu, du mieux que je peux, des hommes qui sont victimes d’agressions et de violences sexuelles. Il faut me compter dans cette catégorie : je n’invente pas, je raconte tout droit. Sans méthodologie particulière, et n’étant ni sociologue ni journaliste, mais concerné au premier chef, je compte parler plus précisément du discours tenu sur les hommes violés, allant jusqu’à le rectifier, pour ne rien cacher de mes ambitions.

En creux, d’emblée, cette évidence : le discours sur les victimes masculines se fait avant tout remarquer par son absence ; s’y intéresser est d’abord se résoudre à la tâche difficile d’en explorer les silences. Bien que la parole des hommes se libère timidement, un manque cruel de témoignages se fait sentir, ainsi que l’invisibilité systématique des hommes violés (aussi bien dans les chiffres du gouvernement que dans les discours non militants sur le viol en général, où toutes les victimes sont subrepticement résumées et raccourcies sous le terme femmes), dont on ne saurait bien distinguer si elle est la cause ou la conséquence du silence qui plane. On a coutume d’expliquer ce mutisme par les exigences de virilité qu’on imprime aux hommes depuis qu’ils sont nés. Toxic masculinity, ou masculinité toxique (de rien pour cette traduction impeccable) est une locution féministe créée pour désigner ce que les hommes subissent de l’ordre patriarcal, et notamment la façon dont ils sont communément perçus : violents, forts, prédateurs, dénués d’émotion, taiseux. L’homme violé est donc le pusillanime sur qui l’opprobre est jeté, et qu’on a habitué à se cacher.

Plus exactement, la culture du viol, sentiment diffus inconsciemment respiré par tous, se situe elle aussi du côté de la virilité, notamment lorsqu’il est question de réagir à sa propre agression. La vision masculine de la vie après le viol s’impose, resplendissant dans tous les films de rape and revenge, pour ne prendre que cet exemple, genre réalisé surtout par des hommes où, après avoir été victime d’un viol, une femme se livre à une vengeance sanglante par le meurtre de son agresseur. De ce que j’ai pu en voir et en vivre, se venger physiquement est une réaction exceptionnelle : chez moi — et je dis « chez moi » car je n’aurai jamais la prétention de porter ce sentiment à l’universel, et qu’il n’y a jamais de solutions adéquates, mais une diversité de réponses toutes gauches, de réactions qui échappent aux jugements —, faire le plus grand mal aux coupables n’est que de peu d’importance. Défigurer son violeur, revenir le brutaliser, le torturer à mort, ou bien juste « lui casser la gueule » sont des ripostes qui relèvent du fantasme viril. Ce dernier coince les hommes entre deux feux : éduqués et nourris de ce discours auquel nous contribuons, nous nous apercevons à nos dépens qu’il est intenable en réalité. Aujourd’hui encore, il me semble que l’impératif de courage (il faut sortir la tête haute d’un viol) est revalorisé, y compris dans les cercles féministes, alors que cinq ans plus tôt, je lisais qu’une victime de viol était nécessairement traumatisée. Peut-être le retour de cette injonction est-il significatif ?

Voilà donc autant d’explications possibles au silence des hommes : l’intimation traditionnelle à se taire, la représentation des hommes en créatures fortes dont rien n’est dit de la vie intérieure, l’impossible correspondance entre les propos virilistes qu’ils perpétuent et leur application. Ainsi, ce tabou va s’intensifiant dans l’esprit des victimes, si bien que beaucoup traînent leur déni pendant des lustres (je vous assure, j’aimerais beaucoup exagérer) : la réalité du viol nous sidère toujours en retard, le temps de voir s’évanouir les étoiles, leur lumière cessant de nous parvenir dix ans après, ou, disons, en moyenne, le temps que l’ADSL a mis pour arriver jusqu’en Auvergne.

En plus de ce point aveugle qui laisse souvent les victimes démunies, on dispose de peu de données fiables, ne serait-ce que pour déterminer qui sont les hommes subissant des viols. Mais peu importent les statistiques analysées, elles sont surtout révélatrices de ce qu’elles n’indiquent pas de façon transparente. En 2011, on a enregistré en France 4983 plaintes pour viol ; parmi ces dernières, on dénombre 432 viols à l’encontre des hommes, dont 179 sont des viols conjugaux (je reprends ceci). Dans ce cas, par exemple, que faire des hommes qui n’ont pas porté plainte ? Il y a d’abord ceux qui n’ont pas de papiers à leur nom et se sentent en position d’irrégularité, au premier rang les hommes en situation d’immigration clandestine et ceux effectuant leur transition (c’est-à-dire ceux qu’on a assigné de force à une identité féminine à la naissance), ces deux états n’étant bien entendu pas incompatibles. Bien plus largement, certains se méfient à raison des forces de l’ordre, refusent ou sont dans l’impossibilité de coopérer : les hommes qui ne sont pas perçus comme blancs — aussi bien les Noirs que les Rroms, entre autres, mais aussi les hommes trans (dont je note la grande présence dans le projet Unbreakable), les homosexuels et bisexuels (« À la gendarmerie, quand il a dit ce que son beau père lui avait fait, on lui a ri au nez »), les détenus, les victimes de conflits armés, les hommes en situation de handicap, d’illettrisme — ici encore, ces conditions ne se contredisent pas. Après ce bref parcours des portraits d’hommes potentiellement victimes, il ne me semble pas aventureux de supposer que ces catégories sociales sont les plus exposées aux violences sexuelles, qui aux viols correctifs, qui aux abuseurs convaincus de rester impunis, qui à la violence masculine en général.

Certes nombreuses mais inexploitables sans enquête documentée sur chacune d’elles, que révèlent unanimement ces données ? Elles convergent toutes en ce qu’elles montrent toujours plus d’hommes responsables de viol que de femmes victimes. Derrière cette asymétrie, la question des violences d’homme à homme et de femme à femme est soulevée. Pourtant, toutes les discussions et articles ne font état que d’une victime, la plupart du temps : l’homme qui a été violé par une femme, comme une réponse élaborée tacitement aux représentations courantes du viol (à savoir : des violences sexuelles de la part d’un homme à l’encontre d’une femme).

Il y a un tribut à verser en échange de cette visibilité, toute mince qu’elle est : ils subissent de plein fouet les préjugés sur le viol et les victimes. Le cas tout récent de Shia LaBeouf, violé par une femme lors d’une performance artistique, nous signale, au cas où on en pouvait douter, qu’un homme déclarant les violences à son égard se verra reprocher de vouloir attirer l’attention sur lui, de l’avoir cherché, même. « J’ai du mal à ne pas avoir une petite pensée pour le buzz », insinue Mélina Loupia, sous l’article consacré du Huffington Post. Tatawana Boulawane ajoute : « ce mec m’a l’air d’être un escroc total », déclarations soutenues par Constance Langlois, persuadée d’un acte « grotesque et honteux, envers celle et ceux qui ce sont fait réellement violer, de faire passer ça pour un viole, alors qu’il avait les moyens de se défendre ». Ces types de discours fréquents (ainsi que tout l’appareil rhétorique visant à amenuiser la portée sociale et politique des viols — « il y a des pervers aussi chez les femmes », « ce sont des actes de folie isolés ») et particulièrement défendus (ce sont les commentaires les plus appréciés) ont été déjà largement décrits dans ces quatre articles : 1, 2, 3, 4.

Cependant se dessine une particularité que je trouve plus manifeste dans les discours sur les hommes victimes : on a au moins autant tendance à remettre en cause leur parole qu’à disqualifier l’acte en lui-même. Dans un contexte hétérosexuel, plus que lors d’un viol commis par un homme sur une femme, la gravité de l’agression sexuelle d’une femme sur un homme est désamorcée, voire tournée en dérision, ainsi que l’a dénoncé Andrew Bailey dans son sketch saisissant « Why Rape is Hilarious? ». Une proportion assez inquiétante d’articles gâchent même leur précieux nombre de signes à se demander si un homme peut être violé (sous-entendu : par une femme). C’est pourquoi ils passent leur temps à se perdre dans des élucubrations sur les potentialités physiques des hommes (dont on suppose constamment qu’ils sont cisgenres et qu’ils ont tous un pénis). Un homme peut-il entrer en érection même s’il n’est pas excité ? Ne faut-il pas une dextérité particulière aux femmes pour se faire pénétrer par un homme qui ne le veut pas ? Plus largement, les hommes étant plus robustes, pourquoi ne se défendraient-ils pas ? Toutes ces circonvolutions trop curieuses sont à bannir : vaines, elles participent à la définition essentialiste du genre masculin qui exclut les hommes trans et, plus largement, les hommes ne concordant pas avec ce qu’on attend d’eux. Elles modifient aussi le jour sous lequel apparaissent les femmes, dont les actions et agressions sont dès lors sans conséquences, et les hommes, toujours demandeurs de relations sexuelles. Elles ont néanmoins le mérite de mettre en lumière la différence légale française entre viol et agression sexuelle, sous-jacente dans tous les esprits : seule une pénétration sans consentement est considérée comme un viol. Mais ces oripeaux de culture hétérosexuelle abrégeant  la sexualité à la pénétration, il est enfin temps de s’en défaire.

Malgré ces quelques disparités entre le traitement des hommes et celui des femmes, tous les articles que j’ai lus présentent un point commun et singulier : ils visent à mettre les hommes en concurrence avec les femmes. Le viol des hommes est présenté en réciproque au viol des femmes, en occultant tous les constats politiques de domination pourtant bien établis, à commencer par une violence masculine plus systématisée. Il s’agirait alors de réhabiliter la visibilité des hommes victimes en montrant que les femmes peuvent violer (incroyable !), ou bien en n’hésitant pas à affirmer que les victimes masculines sont aussi nombreuses que les féminines. Ni l’une ni l’autre des démarches ne me semblent fructueuses, notamment parce qu’elles s’accompagnent souvent de tentatives crapuleuses pour manipuler les données chiffrées. Ainsi de celle que nous propose (oserais-je dire inflige) Hanna Rosin : dans cet article de Slate (le premier qui apparaît pour toute recherche Google « viols hommes » ou « hommes violés »), la journaliste croise discrètement deux études distinctes pour arriver à 38% d’hommes parmi les victimes de viol déclarées, chiffre surprenant. Qu’elle soit traduite par Peggy Sastre, qui veut « en finir avec le féminisme », et qu’elle reprenne des propos de Lara Stemple, pour qui le statut de victime déshonore la communauté des femmes — en bref, qu’elle s’inscrive dans une démarche à la limite du masculinisme — tout cela n’est pas anodin.

C’est précisément en nous instrumentalisant, nous victimes de violences sexuelles, que les masculinistes entendent bien faire diversion pour faire taire les revendications féministes. Du haut de leur esprit clairsemé et de leur place privilégiée, ressassant la rengaine des hommes aussi qui sont violés, ça vous en parlez jamais hein, ah je vous ai bien eues, argument imparable !!!, ils contournent la difficulté de notre condition, réduite à l’état de bâillon étouffant les combats des femmes. Or, si j’ai pu rester patient devant le spectacle de mes propres viols, il m’est particulièrement insupportable d’être utilisé pour réduire au silence celles qui ont toujours su être là. Qui d’autre que les femmes ont su me répondre avec pertinence quand je me suis confié ? Qui, féministe ou non, savait m’expliquer mieux que personne (mieux que moi-même, en toute honnêteté) ce qui m’était arrivé ? Non, non, je n’invente pas, moi je dis ce que je dois. Il n’y a que chez elles que j’ai pu lire et entendre décrits l’immense feu de forêt, le craquement au fond de mon crâne, sensation semblable à la tête d’une allumette qu’on embrase et qu’on regarde s’éteindre, le sang, le sperme, les larmes et le sentiment de néant qui s’ensuivirent, le sédiment de deuil déposé tout au fond dont j’ai cru que, de matin en matin s’accumulant, il finirait par causer ma mort.

Je n’ai pas la solution suprême. Les propos habituels sur les hommes violés ne sont pas moins catastrophiques que ceux au sujet du viol en général. Les positions féministes sur le sujet, moins répandues quant à elles, ne connaissent pas de pendant masculin. C’est pourtant, à mon avis (et je n’aurai pas la présomption de parler au nom de tous, mais seulement de constater ce qui me semble le plus souhaitable), de ce côté-là qu’il faut chercher : un discours militant serait le seul à ne pas escamoter la diversité des victimes ainsi que les problèmes qui leur sont propres, en même temps qu’il lutterait contre les autres traitements traditionnels à tendance masculiniste. Les rares témoignages, l’exemple encore trop éloigné des combats féministes, l’éloquente invisibilité des hommes agressés et violés, l’espoir que leur parole se libère, qu’ils puissent un jour vivre le cœur léger, et que ce texte ait un peu plus de portée qu’une averse en plein désert, voilà notre piètre arsenal face au silence. Mais puisque ce dernier n’en finit jamais d’être insoutenable, et que tout reste à construire, n’en finissons jamais d’écrire.

                                                                                                                                                                                     Adrien.

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Jouir sans entrave du Pays de Candy

Y’a de la virilité dans ses paillettes et de l’agressivité dans ses talons de 12.

La fem-ité crée de la puissance dans les codes féminins.
Puissance d’autant plus renforcée qu’elle te sortirait de l’invisibilité, le Grâal de la fem.
On veut gagner sur tous les plans, clouer le bec de tout le monde, tordre le cou de tous les clichés : ceux qui veulent que tu sois docile parce que meuf, masculine parce que gouine, idiote parce que féminine. On pirate le sens du féminin, on retire de la puissance de ce qui est précisément conçu pour nous maintenir au sol.

Fermer la gueule des mecs, je crois qu’on se débrouille bien. On est des bombasses agressives et vulgaires qu’ils n’auront jamais. Et puis on ne leur doit rien, on a besoin d’eux pour rien.

Par contre, là, ce qu’on avait pas vu venir et qui schlingue carrément, ce sont les féministes hétéros qui nous prennent pour des dindes parce qu’on est féminines – donc plus oppressées qu’elles par le patriarcat. Faudrait voir à pas oublier que ce sont elles qui s’engagent dans une vie entière à se coltiner un ou des mecs, elles qui décident de relationner et de se foutre dans un micmac incroyable d’injonctions, de contradictions, de compromis, bref d’emmerdes. Bon courage à elles. Parait qu’on est féminines “pour les autres”, comprendre “pour les mecs”. Rien que ce raccourci pue la misogynie. Ah ces féministes hétéro qui rient grassement avec toi quand tu parles de poils mais te traitent comme un clébard nerveusement accroché à leur jambe quand tu défends ta féminité. Celles qui critiquent les Femen pour leur nudité. Celles qui grimacent dès qu’une meuf un peu trop apprêtée vient leur faire la leçon.

(petite digression pédagogique)
Ce qu’on qualifie traditionnellement de féminin n’est pas intrinsèquement mauvais (ou enfantin/stupide/superficiel). C’est parce qu’on appose l’étiquette féminin à une chose qu’elle est ensuite perçue comme mauvaise (ou enfantine/stupide/superficielle).
Par exemple, quand je m’essaye à critiquer les représentations de meufs dans les médias, très vite c’est le serpent qui se mord la queue :
Exemple #1 : cette meuf est trop passive alors que le mec gère tout, pfff c’est trop sexiste.
Exemple #2 : cette meuf est trop control freak, encore la rengaine du care, l’image de La Mère, pfff c’est trop sexiste.
T’as remarqué comme à aucun moment, c’est la représentation du mec qui me dérange ? Non lui il est tranquille, assisté ou directif, ça roule.
C’est pas le fait d’être passif ou control freak qui m’emmerde ici (puisque quand c’est un mec qui l’est, c’est o-kay), c’est le féminin. Tout ce qui ce rapporte à une meuf devient subitement négatif.

Conclusion : Jeter sous le bus les meufs féminines et valoriser la masculinité comme émancipation, c’est de la misogynie.
Si le but de ton féminisme est de désigner celles qui sont trop-moins-féministes, trop-plus-oppressées que toi, tu ne fais pas du féminisme.
Quand tes attaques envers des meufs (sur leur nudité, leur superficialité, leur féminité) pourraient être prononcées mot pour mot par “l’autre camp”, il est temps de la fermer.
(fin de la digression pédagogique)

Réaction #1 des féministes misogynes : “Maiiiis on parle pas des fems quand on critique (insérer ici : le maquillage, l’épilation, la mode, etc.)”.
Oh tu parles pas de moi ? Oh bah roule hé cocotte, tout va bien !
C’est problématique pour 2 raisons : elles nous excluent tout bonnement du propos féministe, les lesbiennes n’existent pas – ce qui est carrément insultant (le féminisme c’est pour les vraies meufs qui ont des problèmes concrets, c’est-à-dire des meufs hétéros) en plus de ne pas résoudre le problème : de qui parlez-vous alors ? Qui est cette cruche sinon un épouvantail misogyne ? Qu’est-ce qui me sépare de cette meuf, quelles sont alors les règles à ne pas transgresser pour ne pas être cette meuf, enfantine/stupide/superficielle dont tu parles ? Y’a-t-il un cahier des charges ?

Comme tout épouvantail misogyne (le plus connu étant celui de la putain), il contraint toutes les femmes puisqu’il leur dicte à toutes une conduite respectable pour (espérer) échapper à l’insulte.

Réaction #2 : Y’a pas à chier, vous parlez de nous. Nous tombons sous le coup de l’insulte et elle sort de votre bouche. Nous, écervelées peinturlurées et incapables de nous rendre compte que nous faisons de la féminité pour les autres. Vous oubliez que notre existence ne répond aux injonctions de personne, qu’elle ne plaît à personne. As-tu vu une meuf être gouine pour faire plaisir au monde, parce que c’est ce qu’on attend d’elle ? Nous sommes malgré les autres, nous vivons-aimons-désaimons malgré les autres, et voire carrément pour faire chier. Avec insolence. Alors meuf, reviens nous donner des leçons d’indocilité.

Maintenant qu’on a retaillé le costard des détracteurs, il s’agirait de partager le plaisir avec notre communauté.
Ce qui implique qu’on soit visible. Allez bim, encore une embûche.
Des agents infiltrées avec seulement nos potes et nos meufs comme complices. Un monde souterrain carrément.
La visibilité enfin, pour danser sur les cendres d’hétéroland, et achever de leur foutre à l’envers.
La féminité peut être sacrément festive dégagée des oppressions, dégagée du regard avilissant du cis mâle. Un bon clip de pop avec personne pour venir s’inquiéter de “la dignitéeuh de l’imagean de LaFâme”. On prend les deux plaisirs à la fois : on est émetteur-récepteur de la féminité, on peut jouir sans entrave du Pays de Candy. Du gros trolling même : imagine un royaume de clichés de meufs inaccessible au male gaze. On exige pas moins que le beurre, l’argent du beurre, le cul de la crémière (si elle veut). Avoue que c’est quand même un gros kiffe ?

Enid B.

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Réflexions sur les usages du trigger warning.

Avertissement : Cet article comprend la description d’une crise de panique, la mention de troubles psychologiques, il mentionne également les agressions sexuelles ou non sans en faire la description et comporte la description de propos invalidant ces troubles psychologiques.

 

 

« Parce que la vie ne t’en donnera pas, elle, d’avertissements à la con »

J’ai lu ou entendu la phrase qui constitue le sous-titre de ce texte, à de nombreuses reprises. Sur internet, dans des conversations avec des amis, des collègues, dans la presse ou dans des éditoriaux. Les lieux sont divers, la formulation varie, mais au fond, tout le monde est d’accord pour dire que « On ne peut pas protéger tout le monde. », « La vie c’est pas du coton, et si on est trop faible et bien on casse. » « On peut pas tout prévoir à l’avance comme ça. » «Ça devient beaucoup trop compliqué de contenter tout le monde. »

Terrains militants ou non, féministes ou pas, politisés ou non. Les mots restent les mêmes, l’agacement devant « cette mode de la signalisation. » Les motifs sont variés, ça détruit le suspense d’une intrigue, ça censure un artiste, ça démobilise, ça enlève du choc d’une campagne, c’est fourre-tout et on ne sait jamais ce dont doit avertir au final et on ne peut pas ménager tout le monde.

On peut traduire trigger par déclencheur dans le champ d’application de ces avertissements. Le champ sémantique du mot trigger en anglais est assez vaste puisqu’il signifie tout aussi bien gachette, détonateur, amorce ou déclic. L’usage du mot dans les milieux militants est issu du domaine psychiatrique puisque la notion de trigger fait référence à ce qui provoque un rappel de traumatisme.
Le terme est donc, à l’origine, très lié aux notions de PTSD (Etat de stress post-traumatique) et de survie à des événements traumatisants. Il est également utilisé pour désigner les événements, contenus, objets qui amènent des crises phobiques.

L’utilisation d’avertissements précédant des contenus est bien antérieure à l’avènement des trigger warnings dans les milieux militants et les communautés formées sur internet. La manière dont les avertissements apposés sur les produits culturels courants est, par tradition, très vague. Cet esprit plutôt flou a permis notamment d’utiliser ces avertissements pour servir de prétextes à la censure de contenus considérés comme moralement déviant dans des contextes sexistes, racistes, hétéro et cis-sexistes.

Sur internet, on retrouve des trigger-warning plus explicites et pensés comme outil utile non à une censure mais à une inclusivité plus grande, dans deux grands domaines, sur les travaux de fanfictions au sens large, mais aussi dans les contextes militants anti-racistes, féministes. La formulation des avertissements est parfois sujette à débat : « Doit on détailler ou pas leur contenu ? Quels contenus sont à signaler ? »

Les questions, légitimes pour certaines, autour de la manière de formuler les avertissements et les difficultés qui apparaissent ont cependant trop tendance à occulter les causes qui soutiennent l’utilisation de ceux-ci.

L’objectif n’est pas de protéger tout le monde. L’objectif est de permettre à des personnes à qui certains contenus occasionnent des situations d’inconfort extrême de pouvoir naviguer dans des espaces, prétendant lutter avec eux, et en les prenant en compte, sans craindre de voir survenir de manière impromptue les dits contenus.

J’utilise le terme inconfort extrême, à défaut de pouvoir en trouver un meilleur. Je ne peux pas décrire les expériences personnelles, et je ne souhaite pas forcément faire de ce texte un récit basé sur celles-ci. Il est cependant parfois nécessaire de ré-expliquer ce que peut être cette situation, parce que les mots qui sont utilisés tendent à rendre triviales les expériences vécues et permettent notamment de se dire que ce n’est pas si grave, que ça n’est finalement qu’un mauvais moment à passer et c’est tout.
J’ai essayé plusieurs fois de décrire de façon exacte ce qu’on peut ressentir pendant une crise de panique, en voici ma définition actuelle, qui ne se base pas tellement sur les sensations physiques mais plutôt sur les sentiments, même si les deux s’alimentent mutuellement et que finalement, on arrive plus trop à distinguer ce qui est physique de ce qui ne l’est pas.

L’impression qui dure un instant ou de longues minutes que tu vas mourir tout de suite et que si tu ne meurs pas, peut être que tu ferais mieux de te tuer toi-même parce que ce que tu ressens ça cette insupportable impression de ne rien contrôler, d’être en dehors de toi tu ne peux plus vivre avec ne serait-ce qu’une minute de plus. Je pourrais faire n’importe quoi pour ne plus avoir à ressentir ça. Et ça apparemment, ça s’appelle une crise d’angoisse. Ça n’est pas mortel, mais tu ne le sais pas, tu le découvres quand tu te retrouves, à bout de souffle, de l’autre côté de l’angoisse.

Donc en gros c’est ça, l’idée de l’avertissement, c’est permettre à quelqu’un d’éviter de se retrouver face à cette situation.

Le problème, c’est qu’effectivement, ça vient se mettre en contrepoint de certaines stratégies militantes. Parce que montrer l’horreur pour choquer, c’est parfois tout ce qu’on trouve à faire pour dénoncer. Recopier le racisme, l’homophobie, le sexisme tels quels, montrer le visage ensanglantée d’une victime d’agression sur une affiche, reproduire une agression ou un accident de voiture dans un film. Et effectivement, prévenir à l’avance de ce qui se trouvera dans ces campagnes, ça enlève le choc qui est l’un des médiums qui sont utiles à faire passer le message souhaité.

On perd, cependant, souvent de vue que les personnes qui sont concernées par ces messages, ce sont précisément celles qui pourront être en situation de se voir confrontées à des situations de souffrance psychique suite à l’exposition à ces contenus.

Si je reconnais la nécessité de montrer les violences, pour que cesse l’indifférence, il est cependant également nécessaire d’inclure les victimes de ces violences, dans leurs diversités, dans les messages que l’on veut porter. Mettre en place des avertissements précédant les contenus ayant une portée traumatisante, ce n’est pas tenter de taire les violences, mais bien les signaler pour que, celles-eux qui ont développé des troubles psychiques suites à elles puissent faire le choix de s’y exposer ou non.

De manière collective cette volonté de prévenir plutôt que d’exposer directement cherche à construire des espaces où les luttes prennent en compte l’autre plutôt que de l’utiliser comme instrument de lutte. De manière individuelle, cette volonté doit être basée sur la reconnaissance de sa propre faillibilité, nous pouvons nous tromper ou mal-juger une situation, mais garder à l’esprit que l’erreur est possible et la rectifier.

Sur la question de la mise en place des avertissements, les réseaux sociaux permettent, grâce au truchement des renvois après un lien, de prévenir à l’avance. Les campagnes qui utilisent des médias comme la télévision, le cinéma, l’affichage ou les encarts dans la presse, peut-être devons nous décider que la stratégie du choc, si elle est efficace, comporte plus de dommages que d’efficacité.

Conclure ce texte sur cette interrogation, c’est peut être laisser la responsabilité de la décision à d’autres. Cependant, je souhaite finir en évoquant la reprise de contrôle que constituent les avertissements, on peut choisir de se confronter à un contenu ou non, en nos propres termes, ce qui est très différent que de le voir jeter sur nous de manière impromptue.

J’ai peu parlé des avertissements liés aux phobies, aux TOC, aux TCA, je souhaite vous renvoyer à cette ressource, en anglais, qui propose des manières de les envisager. Je pense cela-dit que le choix doit être donné à celles-eux qui souffrent de traumatismes physiques, psychologiques ou émotionnels pouvant émaner de diverses situations telles que l’oppression, la violence ou encore des troubles psychologiques, de pouvoir ne pas être confrontés à ces contenus, surtout quand les moyens de le faire sont simples, notamment sur internet.

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La rengaine sereine de la victimisation

On dirait que ça revient comme les saisons, les trois petits mots conjugués différemment suivant ton interlocuteur, mais qui reviennent toujours au même.

« Tu te victimises. »
« Elle se victimise. »
« Vous vous victimisez. »
« Ils se victimisent »

Ce qui est bien avec cette affirmation c’est qu’on peut l’utiliser à peu près à chaque fois que l’on n’a pas trop envie de réfléchir pour essayer de comprendre ce que l’autre nous dit. Sans doute, parce que c’est plus confortable, probablement parce que c’est plus facile comme ça et que si on devait vraiment faire attention à ce que nous expliquent ces autres, on finirait peut être par avoir la conscience trop lourde à force de refuser de changer nos comportements.

Donc c’est plus simple, l’autre s’applique à lui même l’étiquette de victime, c’est lui qui se fait du mal, c’est à lui de changer, pas à moi.

On pourrait faire un inventaire à la Prévert des situations où ces quelques mots servent de formule magique présidant à la clôture de la conversation.

A la personne qui raconte une blague raciste dont elle a été la victime et qui explique que c’est du racisme, non elle se victimise, si elle ne se voyait pas comme noire, elle ne se sentirait pas visée.

A la personne trans qui a été insultée dans la rue et qui explique que ces insultes étaient transphobes, non, ces insultes ont perdu leur sens premier, donc si elle pense qu’on s’en prend à elle c’est elle qui se victimise.

A la personne en fauteuil qui explique que le metro parisien n’est vraiment pas accessible, non c’est elle qui se victimise puisqu’elle pourrait prendre le bus, c’est donc bien de sa responsabilité de prendre le réseau le mieux adapté et si elle proteste pour dire que ça rallonge ses trajets, elle tente de rejeter la responsabilité sur le collectif d’un problème qui la concerne et donc c’est bien elle qui se victimise.

A la personne souffrant d’un handicap psychique et en faisant état sur un réseau social, peu-importe les raisons qui la poussent à le faire, elle indique que peut-être, pour arriver à interagir avec toi, elle doit faire plus d’efforts. Donc elle se victimise, parce qu’elle te montre ces efforts que pour arriver à faire ce qu’elle est en train de faire. Le fait de rendre ces efforts visible c’est obscène. Surtout si elle ne te concède pas le droit de nommer ces efforts de la manière dont tu as envie de le faire, tu voudrais qu’elle te dise que c’est une lutte, elle te dit que c’est plus une négociation perpétuelle. Victimisation.

A la personne qui a subi une agression sexuelle et qui le mentionne. Le simple fait de rappeler qu’elle a été victime d’un autre à un moment de sa vie, peu importe le contexte, peu importe la conversation, c’est de la victimisation, parce qu’elle s’accroche à ce que tu considère comme un « statut qui rapporte ».

Nous ne sommes pas dans une société des victimes, il n’y a pas de bonus offert lorsque quelqu’un dit qu’il est victime. Si vous avez besoin d’une preuve supplémentaire à cette affirmation, vous pouvez la trouver dans la manière dont votre « tu te victimises » est utilisé pour disqualifier ce que vous venez d’entendre.
Hurler « tu te victimises» à une personne qui dit ou ne dit pas qu’elle a été victime à un moment donné, c’est lui hurler à la gueule qu’elle n’a rien à dire, que vous lui refusez même le droit à la parole pour parler d’elle et de ce qu’elle vit.

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Se taire ne les protégera pas.

Ce soir, après 10 heures de travail, j’ai pris le temps d’arracher 10 autocollants manifpourtous qui avaient été fièrement apposés aux abords de l’établissement scolaire où j’exerce. Un petit groupe d’hommes en costards-cravates, trentenaires dynamiques, qui passaient près de moi, m’a observé quelques secondes puis s’est éloigné en rigolant.

Autocollants lmpt

Je n’ai pas eu l’envie, ni le courage de leur demander pourquoi ils riaient. A vrai dire, m’en eût-on donné l’occasion, je crois que j’aurais bien ri avec eux. J’étais là, à écouter les cloches de l’Eglise voisine sonner six heures, tout en essayant de supprimer au mieux les traces de la haine ordinaire qui s’affiche sans honte et sans détour dans toutes nos rues.

Ces autocollants, je les ai remarqués, ce lundi matin en arrivant et j’y ai pensé toute la journée. J’ai pensé aux collégiens, aux lycéens à ceux qui se trouvaient un peu différents, à ceux qui se savaient complètement autres. Je ne voulais pas les imaginer se confrontant à cette marque de rejet dès les premières minutes de leur longue journée et pourtant l’image ne s’effaçait pas.

J’y repense ce soir en lisant le récit de cette sortie interrompue, par des militants LMPT, dans un collège à Angers, en découvrant la campagne conjointe du Salon Beige et du printemps français pour le retrait de tout « ouvrage idéologique sur le gender ».  (En réalité tout livre mentionnant l’existence de personnes non-hétérosexuelles et non-cisgenres destiné à un public « jeune »).

Il ne faut surtout pas dire à l’école que l’hétérosexualité n’est pas la seule option valide. Il ne faut surtout pas dire à l’école que toutes le monde ne s’identifie pas forcément au genre qui lui a été assigné à la naissance. Il ne faut surtout pas mettre de mots sur cette réalité. Et que ce n’est pas grave ou mal ou un problème, que c’est tout simplement.

Pour autant cette tentative de disparition forcée est un échec. L’école n’est pas un sanctuaire, ni un monde qui fonctionnerait en vase clos, elle s’inscrit dans la société, tout en étant une part de cette société. Les adolescents qui la côtoient connaissent l’homosexualité, la bisexualité, ils savent que certaines personnes sont trans, même s’ils n’ont parfois pas les mots pour parler de cette réalité.

Comme tous les sujets qu’on cherche à leur taire, cependant, ces réalités sont fantasmées, détachées de ce qu’elles sont, revêtent un caractère mythique dans tout ce que ce terme a de mystérieux. Loin d’être une bonne chose, cette volonté de cacher ces réalités les couvre d’opprobre et contribue à nourrir les préjugés négatifs, le caractère insultant et la force péjorative avec lesquels sont utilisés les termes tels que PD, tappette, gouine, travelo, tafiole ou autre variante plus ou moins fine.

C’est le social tel qu’il se fabrique à l’école. C’est dans cet univers que des adolescents se découvrent différents, ou se savent autres depuis toujours. C’est dans ce bain culturel qu’on leur demande de nager.

Et le silence que l’on veut nous imposer, c’est toujours « pour protéger les enfants ».

On nous interdit de tendre les perches à des enfants qui se noient dans un bain culturel qui pue la haine de ce qu’ils se découvrent être, au nom de leur protection.

A l’ado qui découvre qu’il est peut-être en fait attiré autant par les filles de sa classe que par les garçons, on ne doit pas dire que mille autres ressentent cela, que c’est parfaitement normal et qu’il pourra s’épanouir ainsi.

A l’ado qui bien que désigné comme fille depuis sa naissance n’en est pas une, on ne peut pas donner les mots qui lui permettront de s’identifier, de nommer son identité, de se dire lui.

A l’ado qui ne tombe amoureuse que des filles depuis aussi longtemps qu’elle s’en souvienne, on ne peut pas dire, pas de problème, ça arrive et ça ne fait pas de toi quelqu’un de moins valable que les autres.

On devrait les regarder se noyer sans rien dire.

Parce qu’ils sont en danger de mort.

Peut-être doit on ici rappeler la sur-suicidalité des jeunes lesbiennes gay bi et trans.

There are no queer teens suicides only queer teens murders

Laisser tranquillement se construire l’hétérosexisme et le cissexisme dans l’esprit des adolescents, qu’ils soient trans ou cis, qu’ils soient hétéro ou non, est criminel. C’est créer de futurs agresseurs et de futurs agressés.

Travailler dans le milieu éducatif quand on a soi-même été une petite lesbienne cherchant à se découvrir c’est accepter de revenir sur ses souffrances d’adolescence et c’est refuser de contribuer à perpétuer le milieu toxique qui crée ces souffrances.

C’est pourquoi je continuerai à décoller les autocollants, et je continuerai à dénoncer l’hétérosexisme et le cissexisme et à tenter de créer un environnement moins violent pour les adolescents auprès de qui je travaille, malgré la peur qui me tenaille d’aller trop loin et de provoquer une révolte de parents en colère, prêts à défendre l’ordre établi.

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Injonctions contradictoires, contraintes multiples et théorisation incomplète.

L’un des axes de lutte du féminisme consiste à repérer, notamment par la théorisation à partir de l’expérience, les injonctions faites aux femmes dans le régime du patriarcat pour correspondre à de « vraies femmes ». De l’apparence physique aux traits de caractère, des aspirations les plus futiles aux plus profondes, ces injonctions sont mises à jour. L’adhésion à ces injonctions encadre, dans le patriarcat, la vie des femmes et crée des catégories entre bonnes et mauvaises, celles dignes d’être respectées et celles dont la vie ne vaut rien. Mais, plus encore, ces normes sont exploitées et parfois même raffinées par des industries diverses (beauté, tourisme, mode, loisirs, livre) qui s’en servent pour créer des besoins auxquels leurs produits seront tout naturellement adaptés et permettront ainsi à des multinationales de prospérer. Si cette logique est plutôt simple, le travail d’excavation des injonctions est, lui, ardu.

 

Considérer que ces injonctions vont dans un seul sens est cependant erroné : en effet, l’une des particularités du patriarcat se situe dans la manière dont celles-ci vont se contredire. On peut le voir à travers l’un des exemples les plus couramment utilisés, celui de la sexualité. L’équilibre à atteindre se trouve entre la salope et la femme trop peu dégourdie. L’équilibre tel qu’il est vanté par les magazines féminins qui vendent des astuces pour trouver ce parfait mélange, cette mixologie gagnante. Ce point idéal n’existe bien sûr pas, mais continue à faire vendre livres, tests et tutoriaux, il fournit également les munitions pour culpabiliser, insulter, agresser toutes les femmes, tour à tour pratiquant trop ou pas assez le sexe. On trouvera des justifications du viol sur celles qui l’ont bien cherché par leurs tenues trop provocatrices, mais on verra aussi des justifications du harcèlement de celles qui ne le seraient pas assez.

 

Pourtant, on continue de se poser la question de ce qu’il faut faire avec ces injonctions, une fois découvertes. Cette interrogation est généralement celle qui pose le plus de problèmes dans les milieux féministes. Peu de groupes (ou même de mouvements moins formellement organisés) ont élaboré des programmes éthiques d’action à partir de ses injonctions. La recréation d’injonctions destinées, si elles étaient suivies, à abattre le patriarcat par la seule force du non-alignement aux prescriptions patriarcales, n’est que très peu proposée.

Le consensus entre militantEs semble se positionner sur l’importance de la liberté, et la possibilité de choisir, une fois ces injonctions mises à jour. L’enjeu crucial se situe donc dans l’information, l’éducation et la description des discours prescriptifs dans le patriarcat. En clair : chercher à montrer la diversité derrière l’obligation.

 

Pourtant, on constate que cette possibilité de choix s’accompagne souvent de mea culpa aux formes diverses et variées, d’excuses ou de justifications sur les raisons pour lesquelles on suit encore les injonctions du patriarcat telles qu’elles ont été comprises par le féminisme.

Comme si on avait besoin de justifier à un confesseur sa non fidélité à la doctrine.

Ces pratiques ne sont bien évidemment pas codifiées, encore moins institutionnalisées, mais elles se retrouvent, quand les discussions passent des agendas et actions militantes à ce qui était auparavant confiné aux sphères du personnel. Les excuses et la culpabilité sont bien sûr rejetées quand on s’essaie à la théorisation. On cherche cependant bien à mettre sur papier, que « non, définitivement non, si on suit ce qui a été identifié comme une injonction patriarcale, même après y avoir réfléchi, même après l’avoir décortiquée, on ne fait rien contre le patriarcat ». Voire pire, en suivant ces règles implicites pour femmes respectables, on contribue quand même un peu à le faire perdurer.

 

La constitution d’objectifs politiques de lutte, même peu formalisés, fondés sur le non respect de ces injonctions, rassure. Elle donne l’impression d’avancer quand il s’agit d’injonctions désignées comme mineures et permet de désigner des modèles d’émancipation plus avancés. Elle permet aussi de proposer une mesure tangible des progrès du féminisme.

 

Ces processus se jouent cependant largement aux dépends de celles et de ceux qui se retrouvent à l’intersection de divers systèmes de domination, le patriarcat agissant en conjonction avec d’autres systèmes de domination tels que suprématie blanche, hétérosexisme, cissexisme, domination de classe. Si on a mis en évidence certaines injonctions contradictoires, les points d’intersectionnalité multiplient leurs occurrences et fabriquent des situations dans lesquelles il n’est pas possible de gagner.

 

L’année dernière, des féministes américaines ont mis en avant la manière les injonctions paradoxales qui émaillaient le programme des Républicains et atteignaient particulièrement les femmes noires et latina américaines, qui sont nombreuses parmi les femmes économiquement les plus défavorisées. Un candidat républicain en effet proposait dans un premier temps de célébrer les femmes faisant « le plus beau métier du monde » et restaient à la maison pour s’occuper de leurs enfants en opposition à celles qui lui donnaient du fil à retordre dans les arènes politiques. Dans le même temps, ce candidat expliquait « qu’effectivement, laisser ses enfants derrière soi à la maison était difficile, mais que c’était ce qu’il fallait, et que prendre un troisième travail alors qu’on faisait déjà 50 heures, oui c’était difficile, mais c’était le moyen de s’en sortir et les mères savent bien qu’on doit faire des sacrifices » et, en conséquence, il se devait de couper les fonds des programmes de food stamps pour apprendre aux gens à se débrouiller par eux-mêmes. Un seul Républicain les a formulées aussi clairement, mais cet exemple d’injonctions traverse le mouvement républicain et leur permet de mettre en péril des programmes de subsistances déjà très précaires et dont la pérennité est actuellement essentielle pour la survie de millions de personnes.

 

Des femmes féministes trans ont bien résumé en quoi les injonctions à la féminité physique était une situation dans laquelle il est impossible de sortir gagnante. Caricature de féminité ou pas assez femme, elles perdent à tous les coups et sont l’objet de moqueries, harcèlements, attaques en raison de ces injonctions.

 

Les pratiques de résistance aux injonctions ne peuvent pas aller dans un seul sens, elles ne seront pas toutes les mêmes, notamment parce que ces injonctions sont contradictoires et qu’elles ne nous touchent pas touTEs de la même manière. Le travail de recherche, de documentation et de vulgarisation semble constituer l’une des meilleures pistes de luttes. D’abord parce que, et nombreuxSES sont ceLLEux qui l’ont correctement diagnostiqué, les systèmes de domination sont aussi dans nos têtes. Si on se place dans l’objectif d’une lutte intersectionnelle de ces systèmes de domination, il en découle que les personnes se situant aux intersections subissent les assauts mentaux de tous ces systèmes et que leur manière de s’y rebeller sera une réponse à ceux-ci.

 

Il ne s’agit pas ici de dire que nous sommes tous différents et que toute analyse globalisante n’est envisageable. Il s’agit de dire que souvent l’analyse simplifie et théorise de façon incomplète. Fonder des moyens de luttes sur le fruit de ces théories et recréer des manuels des parfaitEs soldatEs anti-sexistes est voué à l’échec, d’abord parce qu’il risque l’abandon des questionnements de nos pratiques pour un prêt-à-penser, ensuite parce qu’il fera nécessairement l’économie de penser la place des injonctions contradictoires. Alors peut-être qu’en effet la manière dont nous nous comportons faces aux injonctions laissera penser que nous nous y soumettons (comment faire autrement si on nous soumet à deux injonctions diamétralement opposées), d’autrefois elle apparaîtra radicalement opposée à ce que d’autres militantEs ont choisi de faire. Peut être devons-nous faire le pari que nos camarades de luttes aussi pensent, réfléchissent, sont prêtEs à remettre leurs actes en question, l’ont sans doute déjà fait mais s’inscrivent aussi dans une démarche de résistance à des systèmes de domination. Peut être devrions-nous arrêter de vouloir sauver les autres à coup de méthodes pour devenir une parfaite féministe à l’abri dans son îlot hors du patriarcat mais bien leur donner des outils tels que des réflexions à plusieurs, un respect des non-mixités, des moyens matériels si nous en avons, du soutien pour nous permettre de comprendre la manière dont les prescriptions des systèmes de domination pèsent sur nos existences et mettre en place nos stratégies de résistance aussi variées soient-elles.

 

On m’accusera peut-être de prôner un féminisme du libre choix prêt à être adopté par le libéralisme économique.

Je pense, d’une part, que l’information maximale et la lutte collective basée sur des solidarités informées, que je prône, sont quelques-uns des pires ennemis des organisations capitalistes (qui fonctionnent actuellement par le maintien dans l’ignorance des masses consommatrices et individualistes) ; d’autre part, je pense que la tendance à la création d’injonctions réponses, de manuels de petitEs militantEs permet la création de marché économique à l’intérieur du féminisme et la marchandisation des groupes militants, favorisant toujours les personnes les plus économiquement dominantes à l’intérieur même de ces groupes.

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Le mythe de la Police Politique.

The community is sick and the community is blind

La communauté est malade et la communauté est aveugle

And it’s colder than Poland and the sun is not shining here

Et il fait plus froid qu’en Pologne et il ne fait jamais soleil

And we’re tangled in the shit of each other’s ruined affairs

Et on s’embrouille dans les merde confuses de chacun-e-s

And half of us are faking and the other half is tired and scared

Et la moitié d’entre nous fait semblant, et l’autre moitié est fatiguée et apeurée


Thee silver Mt Zion – Could’ve move moutains

Ca fait un petit moment déjà que, autant chez « la droite réactionnaire », les libéraux et les sociaux-démocrates que dans nos petits milieux anti-autoritaires et anti-oppressions, on entend souvent revenir le mot de police pour caractériser les personnes qui tentent de pointer les comportements et propos problématiques. Tout en faisant réfléchir leurs auteur-e-s à ce qui les a poussé à faire/dire ces choses : c’est à dire dans la plupart des cas l’intériorisation de plein de trucs pourris dont on nous bourre le crâne depuis qu’on est gosse (mais qui n’est pas acceptable pour autant) lorsque ce n’est pas la volonté délibérée de nuire à une/des personne-s.

C’est ainsi que l’on peut entendre parler de la mystérieuse police politique lorsque quelqu’un-e se fait critiquer pour son féminisme cissexiste, lorsque quelqu’un-e défends bec et ongles des rappeurs blancs hétéros contre les LGBTI racisé-e-s qui le critique, lorsque quelqu’un-e envoie chier et ridiculise des végan-e-s qui voulaient essayer de remettre en cause notre façon de consommer et d’utiliser les corps des animaux non-humains. Ce qui est certainement le plus drôle dans tout ça c’est que les grand-e-s libertaires qui se voient accusé-e-s d’avoir eu des comportements problématiques utilisent alors la même rhétorique que nos grand-e-s ennemi-e-s, Manif pour Tous, fachos et autres réacs de bases. Celui de la pensée unique, de la police, du « on ne peut plus rien dire », du politiquement correct.

Bien qu’il soit indispensable de questionner continuellement la façon extrêmement punitive dont nos communautés ont l’habitude de régler les conflits, et comment il est indispensable d’y trouver des alternatives (1), répondre à la personne qui remet nos comportements/discours en question par des arguments ne se centrant pas sur l’oppression que l’on perpétue (et par ce procédé la niant) n’est certainement pas une réaction acceptable. Mais c’est bel et bien une tentative de s’en sortir en implorant la liberté (tandis que tout le monde se branle (et a raison) de la liberté des fachos à dire ce qu’il veulent) et comparant son interlocuteur/rice à une institution d’état incarnant en elle-même l’oppression et le fascisme, ce qui est ridicule mais aussi très dangereux. C’est aussi reléguer son comportement oppressif et donc une violence instituée, systématique et excluante comme simple opinion, et oublier que le privé est politique, toujours, encore, et plus que jamais. Déplacer le débat équivaut donc à nier la violence vécue et silencer les minorisé-e-s.

Le parallèle très évident entre cette défense et les arguments habituels de nos ennemi-e-s politiques explicites laisse penser que pour se défendre d’être un-e oppresseur-e (ce que nos société ont réussi, d’une point de vue personnel (mais justement en le dépolitisant), à positionner négativement) il n’y a que les arguments des réacs qui tiennent. Ce qui n’est pas particulièrement étonnant, il est évident qu’il existe des réactionnaires chez les anars. Mais ça clarifie au moins le fait que cela ne tient pas particulièrement la route politiquement de se défendre d’avoir été excluant-e par la ridiculisation, les comparaisons douteuses et l’inversion de l’agression, qui ne sont au final que des méthodes de silenciations.

C’est exactement le même procédé qui est utilisé lorsque on évoque les nazis, pour parler des féministes, des végan-e-s, des LGBTI, des anti-racistes, celui de décrédibilisation d’un mouvement politique par la comparaison de ce mouvement au fascisme et à la répression. Tandis qu’il est évident que les comportements visant à remettre en question des comportements oppressifs semble plus être un processus d’évolution et de questionnement politique que de la répression visant à asseoir la suprématie des dominant-e-s. Quelle que soit la violence d’une réaction à des propos visant une minorité, elle n’est en rien comparable à la violence systématique que vivent les personnes minorisé-e-s, et certainement moins violente que les propos critiqués.

Le refus d’être silencieu-se-s envers des propos offensants, patriarcaux, cis-heterosexistes, libéraux, racistes, spécistes, validistes, n’est en aucun cas une forme d’oppression. Nous luttons tout-e-s pour détruire le système qui institue ces violences comme normes, mais là encore, certaines personnes pensent que seules certaines sont à détruire. Ratant alors totalement le but de tout ce pour quoi nous somme sensé-e-s nous battre. Il est important de toujours se remettre en question, de ne jamais arrêter de croire que l’on est à l’abri de faire des erreurs ou de blesser une personne en ayant des propos profondément oppressifs. Il est donc primordial d’écouter et de prendre en compte ce que des personnes nous disent si on veut arriver à être des personnes le moins horribles possible.

L’unité n’est qu’un mythe et certainement pas un prétexte à laisser des attitudes excluant des minorités (souvent minorités des minorités) dans nos espaces, ainsi la pédagogie, la verbalisation des violences subies, et la recherche de solutions collectives comme personnelles pour changer les échanges et situations d’oppressions sont des outils que nous devons utiliser. Mais comprendre et ne pas policer (justement) la violence avec laquelle les personnes visé-e-s répondent est vital pour la survie autant de ces personnes que de nos idéaux politiques.

C’est en questionnant et changeant nos comportements, en créant une culture de compassion et d’intransigeance (2) que l’on parviendra à arrêter de reproduire ce que la société hétéropatriarcapitaliste nous a appris à faire, et ainsi, peut être, commencer à envisager de parvenir à la libération totale.

  1. Je pense, sans avoir de réponse, qu’il est vraiment nécessaire, à cette heure de textes de dénonciation semi-anonymes en pagailles, de vraiment se demander comment on en est arrivé là, pourquoi on continue de le faire, ce que ça nous apporte et quelles autres alternatives nous avons (aussi en créer de nouvelle me semble indispensable).
  2. Compassion avec les personnes tentant de résister à la violence sociale exercée jusque dans nos milieux. Intransigeance avec les comportements excluants/violents/oppressants.
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