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Quelques mises au point sur les hommes victimes de viol

Quelques notes en guise de préambule, et tout d’abord, un avertissement sur le contenu, ou trigger warning pour les initié·e·s : je ne m’épargnerai pas, dans ce modeste texte, des descriptions (brèves et peu graphiques) de viol, des références à des propos remettant en cause ou minimisant les sentiments des victimes, des allusions à des plaintes déposées aux forces de l’ordre, et des évocations de violences racistes, validistes, homophobes et transphobes. Je me risque aussi à ne pas inclure ici les victimes de pédophiles, n’en ayant jamais été victime moi-même, et ne sachant s’il est pertinent de traiter différemment victimes masculines et féminines. Enfin, je ne parlerai qu’au masculin, non par dévotion aux règles d’accord académiques, mais parce que ma légitimé à m’adresser à des femmes ou à des personnes non binaires me paraît douteuse.

Lors de la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, bon nombre d’indigents, plus ou moins bien intentionnés (mais je fais le pari que les intentions sont à mettre de côté), ont cru à propos de reprendre en chœur ce refrain-ci, au sujet des viols en particulier : « Des hommes aussi peuvent être victimes ! » Quoique le peu de pertinence à mentionner coûte que coûte les hommes lors d’une journée dédiée aux femmes dût me mettre la puce à l’oreille, je compris bien vite qu’au fond, à force de variations syntaxiques, cette phrase s’évidait de son sens : le lendemain, ceux qui l’avait répétée à l’envi se réveillèrent paisiblement la joue baignée de bave, loin derrière eux la pensée de tous ces hommes victimes de viol au sommeil agité.

Mais on n’oublie jamais rien, on vit avec, pas vrai ? J’aimerais donc parler un peu, du mieux que je peux, des hommes qui sont victimes d’agressions et de violences sexuelles. Il faut me compter dans cette catégorie : je n’invente pas, je raconte tout droit. Sans méthodologie particulière, et n’étant ni sociologue ni journaliste, mais concerné au premier chef, je compte parler plus précisément du discours tenu sur les hommes violés, allant jusqu’à le rectifier, pour ne rien cacher de mes ambitions.

En creux, d’emblée, cette évidence : le discours sur les victimes masculines se fait avant tout remarquer par son absence ; s’y intéresser est d’abord se résoudre à la tâche difficile d’en explorer les silences. Bien que la parole des hommes se libère timidement, un manque cruel de témoignages se fait sentir, ainsi que l’invisibilité systématique des hommes violés (aussi bien dans les chiffres du gouvernement que dans les discours non militants sur le viol en général, où toutes les victimes sont subrepticement résumées et raccourcies sous le terme femmes), dont on ne saurait bien distinguer si elle est la cause ou la conséquence du silence qui plane. On a coutume d’expliquer ce mutisme par les exigences de virilité qu’on imprime aux hommes depuis qu’ils sont nés. Toxic masculinity, ou masculinité toxique (de rien pour cette traduction impeccable) est une locution féministe créée pour désigner ce que les hommes subissent de l’ordre patriarcal, et notamment la façon dont ils sont communément perçus : violents, forts, prédateurs, dénués d’émotion, taiseux. L’homme violé est donc le pusillanime sur qui l’opprobre est jeté, et qu’on a habitué à se cacher.

Plus exactement, la culture du viol, sentiment diffus inconsciemment respiré par tous, se situe elle aussi du côté de la virilité, notamment lorsqu’il est question de réagir à sa propre agression. La vision masculine de la vie après le viol s’impose, resplendissant dans tous les films de rape and revenge, pour ne prendre que cet exemple, genre réalisé surtout par des hommes où, après avoir été victime d’un viol, une femme se livre à une vengeance sanglante par le meurtre de son agresseur. De ce que j’ai pu en voir et en vivre, se venger physiquement est une réaction exceptionnelle : chez moi — et je dis « chez moi » car je n’aurai jamais la prétention de porter ce sentiment à l’universel, et qu’il n’y a jamais de solutions adéquates, mais une diversité de réponses toutes gauches, de réactions qui échappent aux jugements —, faire le plus grand mal aux coupables n’est que de peu d’importance. Défigurer son violeur, revenir le brutaliser, le torturer à mort, ou bien juste « lui casser la gueule » sont des ripostes qui relèvent du fantasme viril. Ce dernier coince les hommes entre deux feux : éduqués et nourris de ce discours auquel nous contribuons, nous nous apercevons à nos dépens qu’il est intenable en réalité. Aujourd’hui encore, il me semble que l’impératif de courage (il faut sortir la tête haute d’un viol) est revalorisé, y compris dans les cercles féministes, alors que cinq ans plus tôt, je lisais qu’une victime de viol était nécessairement traumatisée. Peut-être le retour de cette injonction est-il significatif ?

Voilà donc autant d’explications possibles au silence des hommes : l’intimation traditionnelle à se taire, la représentation des hommes en créatures fortes dont rien n’est dit de la vie intérieure, l’impossible correspondance entre les propos virilistes qu’ils perpétuent et leur application. Ainsi, ce tabou va s’intensifiant dans l’esprit des victimes, si bien que beaucoup traînent leur déni pendant des lustres (je vous assure, j’aimerais beaucoup exagérer) : la réalité du viol nous sidère toujours en retard, le temps de voir s’évanouir les étoiles, leur lumière cessant de nous parvenir dix ans après, ou, disons, en moyenne, le temps que l’ADSL a mis pour arriver jusqu’en Auvergne.

En plus de ce point aveugle qui laisse souvent les victimes démunies, on dispose de peu de données fiables, ne serait-ce que pour déterminer qui sont les hommes subissant des viols. Mais peu importent les statistiques analysées, elles sont surtout révélatrices de ce qu’elles n’indiquent pas de façon transparente. En 2011, on a enregistré en France 4983 plaintes pour viol ; parmi ces dernières, on dénombre 432 viols à l’encontre des hommes, dont 179 sont des viols conjugaux (je reprends ceci). Dans ce cas, par exemple, que faire des hommes qui n’ont pas porté plainte ? Il y a d’abord ceux qui n’ont pas de papiers à leur nom et se sentent en position d’irrégularité, au premier rang les hommes en situation d’immigration clandestine et ceux effectuant leur transition (c’est-à-dire ceux qu’on a assigné de force à une identité féminine à la naissance), ces deux états n’étant bien entendu pas incompatibles. Bien plus largement, certains se méfient à raison des forces de l’ordre, refusent ou sont dans l’impossibilité de coopérer : les hommes qui ne sont pas perçus comme blancs — aussi bien les Noirs que les Rroms, entre autres, mais aussi les hommes trans (dont je note la grande présence dans le projet Unbreakable), les homosexuels et bisexuels (« À la gendarmerie, quand il a dit ce que son beau père lui avait fait, on lui a ri au nez »), les détenus, les victimes de conflits armés, les hommes en situation de handicap, d’illettrisme — ici encore, ces conditions ne se contredisent pas. Après ce bref parcours des portraits d’hommes potentiellement victimes, il ne me semble pas aventureux de supposer que ces catégories sociales sont les plus exposées aux violences sexuelles, qui aux viols correctifs, qui aux abuseurs convaincus de rester impunis, qui à la violence masculine en général.

Certes nombreuses mais inexploitables sans enquête documentée sur chacune d’elles, que révèlent unanimement ces données ? Elles convergent toutes en ce qu’elles montrent toujours plus d’hommes responsables de viol que de femmes victimes. Derrière cette asymétrie, la question des violences d’homme à homme et de femme à femme est soulevée. Pourtant, toutes les discussions et articles ne font état que d’une victime, la plupart du temps : l’homme qui a été violé par une femme, comme une réponse élaborée tacitement aux représentations courantes du viol (à savoir : des violences sexuelles de la part d’un homme à l’encontre d’une femme).

Il y a un tribut à verser en échange de cette visibilité, toute mince qu’elle est : ils subissent de plein fouet les préjugés sur le viol et les victimes. Le cas tout récent de Shia LaBeouf, violé par une femme lors d’une performance artistique, nous signale, au cas où on en pouvait douter, qu’un homme déclarant les violences à son égard se verra reprocher de vouloir attirer l’attention sur lui, de l’avoir cherché, même. « J’ai du mal à ne pas avoir une petite pensée pour le buzz », insinue Mélina Loupia, sous l’article consacré du Huffington Post. Tatawana Boulawane ajoute : « ce mec m’a l’air d’être un escroc total », déclarations soutenues par Constance Langlois, persuadée d’un acte « grotesque et honteux, envers celle et ceux qui ce sont fait réellement violer, de faire passer ça pour un viole, alors qu’il avait les moyens de se défendre ». Ces types de discours fréquents (ainsi que tout l’appareil rhétorique visant à amenuiser la portée sociale et politique des viols — « il y a des pervers aussi chez les femmes », « ce sont des actes de folie isolés ») et particulièrement défendus (ce sont les commentaires les plus appréciés) ont été déjà largement décrits dans ces quatre articles : 1, 2, 3, 4.

Cependant se dessine une particularité que je trouve plus manifeste dans les discours sur les hommes victimes : on a au moins autant tendance à remettre en cause leur parole qu’à disqualifier l’acte en lui-même. Dans un contexte hétérosexuel, plus que lors d’un viol commis par un homme sur une femme, la gravité de l’agression sexuelle d’une femme sur un homme est désamorcée, voire tournée en dérision, ainsi que l’a dénoncé Andrew Bailey dans son sketch saisissant « Why Rape is Hilarious? ». Une proportion assez inquiétante d’articles gâchent même leur précieux nombre de signes à se demander si un homme peut être violé (sous-entendu : par une femme). C’est pourquoi ils passent leur temps à se perdre dans des élucubrations sur les potentialités physiques des hommes (dont on suppose constamment qu’ils sont cisgenres et qu’ils ont tous un pénis). Un homme peut-il entrer en érection même s’il n’est pas excité ? Ne faut-il pas une dextérité particulière aux femmes pour se faire pénétrer par un homme qui ne le veut pas ? Plus largement, les hommes étant plus robustes, pourquoi ne se défendraient-ils pas ? Toutes ces circonvolutions trop curieuses sont à bannir : vaines, elles participent à la définition essentialiste du genre masculin qui exclut les hommes trans et, plus largement, les hommes ne concordant pas avec ce qu’on attend d’eux. Elles modifient aussi le jour sous lequel apparaissent les femmes, dont les actions et agressions sont dès lors sans conséquences, et les hommes, toujours demandeurs de relations sexuelles. Elles ont néanmoins le mérite de mettre en lumière la différence légale française entre viol et agression sexuelle, sous-jacente dans tous les esprits : seule une pénétration sans consentement est considérée comme un viol. Mais ces oripeaux de culture hétérosexuelle abrégeant  la sexualité à la pénétration, il est enfin temps de s’en défaire.

Malgré ces quelques disparités entre le traitement des hommes et celui des femmes, tous les articles que j’ai lus présentent un point commun et singulier : ils visent à mettre les hommes en concurrence avec les femmes. Le viol des hommes est présenté en réciproque au viol des femmes, en occultant tous les constats politiques de domination pourtant bien établis, à commencer par une violence masculine plus systématisée. Il s’agirait alors de réhabiliter la visibilité des hommes victimes en montrant que les femmes peuvent violer (incroyable !), ou bien en n’hésitant pas à affirmer que les victimes masculines sont aussi nombreuses que les féminines. Ni l’une ni l’autre des démarches ne me semblent fructueuses, notamment parce qu’elles s’accompagnent souvent de tentatives crapuleuses pour manipuler les données chiffrées. Ainsi de celle que nous propose (oserais-je dire inflige) Hanna Rosin : dans cet article de Slate (le premier qui apparaît pour toute recherche Google « viols hommes » ou « hommes violés »), la journaliste croise discrètement deux études distinctes pour arriver à 38% d’hommes parmi les victimes de viol déclarées, chiffre surprenant. Qu’elle soit traduite par Peggy Sastre, qui veut « en finir avec le féminisme », et qu’elle reprenne des propos de Lara Stemple, pour qui le statut de victime déshonore la communauté des femmes — en bref, qu’elle s’inscrive dans une démarche à la limite du masculinisme — tout cela n’est pas anodin.

C’est précisément en nous instrumentalisant, nous victimes de violences sexuelles, que les masculinistes entendent bien faire diversion pour faire taire les revendications féministes. Du haut de leur esprit clairsemé et de leur place privilégiée, ressassant la rengaine des hommes aussi qui sont violés, ça vous en parlez jamais hein, ah je vous ai bien eues, argument imparable !!!, ils contournent la difficulté de notre condition, réduite à l’état de bâillon étouffant les combats des femmes. Or, si j’ai pu rester patient devant le spectacle de mes propres viols, il m’est particulièrement insupportable d’être utilisé pour réduire au silence celles qui ont toujours su être là. Qui d’autre que les femmes ont su me répondre avec pertinence quand je me suis confié ? Qui, féministe ou non, savait m’expliquer mieux que personne (mieux que moi-même, en toute honnêteté) ce qui m’était arrivé ? Non, non, je n’invente pas, moi je dis ce que je dois. Il n’y a que chez elles que j’ai pu lire et entendre décrits l’immense feu de forêt, le craquement au fond de mon crâne, sensation semblable à la tête d’une allumette qu’on embrase et qu’on regarde s’éteindre, le sang, le sperme, les larmes et le sentiment de néant qui s’ensuivirent, le sédiment de deuil déposé tout au fond dont j’ai cru que, de matin en matin s’accumulant, il finirait par causer ma mort.

Je n’ai pas la solution suprême. Les propos habituels sur les hommes violés ne sont pas moins catastrophiques que ceux au sujet du viol en général. Les positions féministes sur le sujet, moins répandues quant à elles, ne connaissent pas de pendant masculin. C’est pourtant, à mon avis (et je n’aurai pas la présomption de parler au nom de tous, mais seulement de constater ce qui me semble le plus souhaitable), de ce côté-là qu’il faut chercher : un discours militant serait le seul à ne pas escamoter la diversité des victimes ainsi que les problèmes qui leur sont propres, en même temps qu’il lutterait contre les autres traitements traditionnels à tendance masculiniste. Les rares témoignages, l’exemple encore trop éloigné des combats féministes, l’éloquente invisibilité des hommes agressés et violés, l’espoir que leur parole se libère, qu’ils puissent un jour vivre le cœur léger, et que ce texte ait un peu plus de portée qu’une averse en plein désert, voilà notre piètre arsenal face au silence. Mais puisque ce dernier n’en finit jamais d’être insoutenable, et que tout reste à construire, n’en finissons jamais d’écrire.

                                                                                                                                                                                     Adrien.

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La biphobie, ma réalité.

 « When we speak we are afraid our words will not be heard or welcomed. But when we are silent, we are still afraid. So it is better to speak. » Audre Lorde

« Quand nous nous exprimons, nous avons peur que nos mots ne soient pas entendus, qu’ils ne soient pas les bienvenus. Mais lorsque nous gardons le silence, nous avons toujours peur. Dans ce cas, autant s’exprimer. »

(Merci _Vi pour la piqûre de rappel implicite.)

Alors voilà, j’inspire un bon coup et je vous le dis, je suis bisexuelle et je ne me sens pas légitime. Je pense à écrire cet article depuis pas mal de temps, mais je ne me suis jamais sentie à ma place. On a pourtant bien essayé de me faire croire le contraire, et certain-e-s continueront à le faire (et je les en remercie, parce que ça fonctionne, parfois.) Or de nombreuses personnes parlent au nom de la communauté LGBT quand en réalité leurs préoccupations sont bassement égocentrées.

Je vous rassure tout de suite, il ne s’agit même pas de moi dans cet article. Pas vraiment. Évidemment, je pourrais vous raconter comment je suis (re)devenue bi mais c’est l’objet d’un autre article que je vous laisse  : faites-en ce que bon vous semble ; ce n’est pas du tout de ça dont je veux vous parler ici.

Il y a quelques mois, j’ai assisté à la projection privée d’un documentaire sur les lesbiennes à Montréal, suivie d’une discussion ouverte. A la fin de la projection, mon amie lève la main pour demander pourquoi la réalisatrice a choisi d’interroger uniquement des lesbiennes. Question somme toute anodine, qui n’a de toute évidence pas plu à l’audience. « Y en a marre des hétéros ! », a crié une femme dans le fond, suivie par une autre : « On peut faire un documentaire rien que sur toi si tu veux ! »

Les gens pestent, grognent, huent mon amie. Outrée, je ne trouve rien de mieux à faire que leur rétorquer bon gré mal gré : « Et les BISEXUELLES, putain ? », complainte étouffée par leur brouhaha incessant. La réalisatrice ne daigne même pas répondre à sa question, lançant à la cantonade : « Est-ce que quelqu’un souhaite lui répondre ? » (mais s’excusera auprès de nous quelques jours plus tard, ceci dit ; au moins ça…) et nous quittons la projection relativement secouées.

Depuis cet épisode, j’ai très envie de vous parler de biphobie. De cette invisibilisation quasi systématique que vivent les bi-e-s, au même titre que les lesbiennes et les trans. Ce qu’elle est, comment elle s’exprime, d’où elle vient, pourquoi elle continue d’exister.

Qu’entend-t-on sur la bisexualité ? Tout et n’importe quoi, du vrai comme du beaucoup moins vrai, à classer par ordre décroissant : « L’amour, c’est pas tant une question de sexe mais de personne », « ça double tes chances de pécho le samedi soir », « c’est une phase », « Non mais assume que t’es goudou, sérieux ! Non, tu veux pas ? Bon bah t’es hétéro, fais pas genre, ça va. Bon allez, t’es « bi », si tu veux, ouais. »

J’exagère à peine. Pourtant, dans un contexte plutôt safe, au lieu d’être montré-e-s du doigt, les bi-e-s sont plutôt serein-e-s. On leur demande leur avis, on les fait participer au débat, on les inclut dans les luttes, c’est rassurant, réjouissant même. Frôler du bout de doigts la sensation d’avoir une voix, d’exister en tant qu’opprimé-e-s. Mais dès qu’il s’agit de se rapprocher d’un peu plus près de la question, les portes de la compréhension mutuelle se ferment petit à petit et l’ignorance se pose en maîtresse de la situation, au sein même de la « communauté » bi-e comme en-dehors.

Le problème bi tient en ce que notre identité est souvent happée, volontairement ou non, par la ou les personnes avec qui nous entretenons des relations dites sentimentales (vous pouvez mettre ce que vous voulez là-dedans, je ne suis pas avec vous dans vos pieux.)

Être bi-e n’est pas suffisant, il faut préciser COMMENT tu l’es. Tu es une femme bisexuelle et tu sors avec une autre femme ? Ton avis compte puisque tu subis au quotidien les mêmes brimades que les lesbiennes : bienvenue au club ! Viens là que je te serve un daïquiri. En revanche, tu es une femme bisexuelle et tu sors avec un homme ? Je ne te le dis pas parce que je suis politiquement correct-e mais tu es quasiment hétéro à mes yeux. Ne t’exprime pas, ne prends pas cette peine, ferme-la, en somme. Tu peux prendre un cookie, quand même.

Je ne sais pas si vous avez tout à fait conscience de la violence à laquelle sont confronté-e-s les bi-e-s, de sa nature. Parce que vous la connaissez, évidemment. Cette violence revêt la forme de l’homophobie, de la lesbophobie, de la transphobie. Dans le lot, souvent, on parle de biphobie parce que, finalement, tant qu’à être uni-e-s dans les luttes, on vit toutes et tous plus ou moins la même chose. NON.

Non, je regrette. L’homophobie n’est pas la lesbophobie, qui n’est pas la biphobie, qui n’est pas la transphobie. Cessez de mettre tout le monde dans le même panier pour vous donner bonne conscience. Des homos lesbophobes, il y en a. Des lesbiennes biphobes, aussi. Des bisexuel-le-s transphobes ? Certainement. Des transsexuel-le-s homophobes ? Probablement. Toutes les combinaisons fonctionnent. Et, devinez quoi ? On ne se contente pas seulement de rejeter nos peurs et nos incompréhensions sur nos congénères, on les reporte aussi sur notre propre condition.

Comme mon amie qui a couché dans sa vie avec bien plus de femmes que d’hommes, bisexuelle « par défaut » selon ses propres termes parce qu’on l’a identifiée comme lesbienne à l’adolescence, qu’elle a été moquée durant tout ce temps, et qu’aujourd’hui « ça l’arrangerait bien plus d’être simplement hétéro ».

Comme Lindsay Lohan (oui, désolée…) qui se cache derrière le « Je n’ai pas envie de me mettre dans une case » parce qu’elle n’assume pas le moins du monde le fait d’avoir entretenu une relation avec une femme (en plus d’être biphobe, Lindsay est de toute évidence lesbophobe, en effet. Double peine.)

Comme j’ai refusé d’être bisexuelle parce qu’on m’a appris (mal) que dans la vie, il fallait faire des choix, et que généralement ces choix étaient plutôt diamétralement opposés. Que j’ai donc désappris mon hétérosexualité en assumant pleinement mon lesbianisme, et qu’aujourd’hui je me retrouve coincée avec ma bisexualité, incapable de la ou de ME considérer comme normale, angoissée à l’idée d’être invisibilisée à nouveau en tant que telle – comme j’avais pu l’être quand je me définissais comme lesbienne.

Parce que contrairement à l’homosexualité ou l’hétérosexualité qui, pour des raisons qui m’échappent, ont souvent un caractère immuable, la bisexualité, elle, est constamment remise en doute. Comme se définit-elle, au juste ? A quel moment peut-on être considéré-e comme bisexuel-le ? Y a-t-il un quota à atteindre ? Est-ce qu’il y a une date butoire avant laquelle il faut avoir fait son choix ? Et surtout, est-il irrévocable ?

Toutes ces questions absurdes laissées sans réponse donnent lieu à des articles de ce genre, où les bisexuelles peuvent éventuellement, je dis bien éventuellement, être considérées comme « des hétéros qui se prennent pour des lesbiennes ». Le coup de poing dans le ventre ? C’est pour la maison.

Une merveille m’a soufflé dernièrement que la bisexualité, c’était le choix du roi. C’est ce que je croyais aussi avant de l’être vraiment, totalement. Être bi-e, en tout cas dans ma vie, c’est au bas mot deux fois plus d’emmerdes. C’est assumer son identité propre avant d’éduquer les un-e-s les autres. Et seulement à ce titre, on est tou-te-s dans le même bateau.

Steffich. (Twitter)

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Nos identités sont politiques

Les choses aléatoires m’avaient dit que si j’avais envie de mettre un texte ici j’étais la bienvenue. Du coup Cassandra prend le clavier pour un petit texte en mode divergence des luttes.  Suite à la mort de Clément Méric il y a eu un rassemblement dans ma ville, l’asso militante LGBT a relayé cet appel à rassemblement et j’ai pu lire ceci (j’ai mis certains passages en gras) :

« […] Attention aux prises de position trop rapides au nom de [l’Asso]. Souvenez-vous que nous ne sommes pas un parti politique. » G.B

« faudrait peut être arreter de manifester pour n importe quoi… je respecte ce militant mais je vois pas pourquoi moi gay devrais je manifester… vu l ambiance actuelle la discretion serait pas un mal » L.L.G

« [L’Asso] est extrème gauche ! Je ne vois pas le rapport avec un centre lgbt… La politique ne devrait avoir aucun rapport avec [l’Asso]… » C.L

« Cet assassinat n’est que politique et n’a rien à voir avec le combat que [l’Asso] mène ! » L.L.G

« Quelque soit son bord ou sa famille politique tout le monde pouvait manifester pour ou contre le mariage pour tous , preuve qu’il n’y avait rien de politique contrairement à cet événement tragique… » L.L.G

« Je ne vois toujours aucun rapport avec la politique et une asso gay. […] » C.L)

Je trouve insupportable le fait que certain-e-s assimilent les antifas aux fascistes qu’iels combattent (en les présentant comme tout aussi violents, ne cherchant que la baston, des ultra-gauchistes, des extrémistes… comme si les deux se valaient) mais je ne parlerai pas des antifas ou de Clément Méric ici. D’autres sont plus légitimes que moi pour cela (commencer par fouiller ici me semble une bonne idée).

Je vais paraphraser deux choses aléatoires dans ce texte.
La première nous dit que nous avons tou-te-s grandi et nous vivons tou-te-s à cis-hétéro-land. La seconde nous dit que sa vie privée est toujours politique.

Nous mangeons du prosélytisme cis-hétéro-patriarcal dès la naissance. La propagande cis-hétéro-sexiste est partout. Dans les jeux qu’on nous offre quand on est enfant. Dans les livres qu’on nous lit enfant et que nous lisons en grandissant. Dans ce que nous voyons à la télé. Dans les contes, dans les légendes, dans les mythes. C’est sur le net. C’est dans nos rues. Ce sont nos familles, nos ami-e-s, nos collègues de travail. Et c’est un peu en nous.

Une amie a récemment annoncé sur Facebook qu’elle était enceinte d’un garçon, il y a un an elle accouchait d’une fille.
Il faudra acheter des vêtements pour garçons ont dit certain-e-s.
Il ne reste qu’à lui acheter un armure, une épée à deux mains, des dès [pour le jdr] et un ballon de rugby, a ajouté quelqu’un-e.
Moi j’ai félicité cette amie et j’ai eu un petit pincement de cœur pour cet enfant.

Pas encore né et déjà cantonné à un rôle genré. Si ça continue on va créer des perruques pour les bébés (je refuse de vivre dans un monde où ceci n’est pas un fake), histoire d’enfermer au plus tôt l’enfant dans un carcan de genre.
Les opposant-e-s de la « Théorie Du Gender » prétendent que les différences de comportement entre leurs garçons et leurs filles relèvent de la nature, de l’inné. Iels s’opposent à ce qu’on essaye de rétablir un peu d’égalité entre fille et garçon en CP, cela risquerait de perturber leurs enfants. C’est clair que ce serait dommage de ruiner 6 années de bourrage de crâne intensif pour faire entrer les enfants dans des normes transphobes, homophobes et sexistes.

Qu’est-ce qui est privé et qu’est-ce qui est public dans nos vies?

Les sentiments homos devraient rester de l’ordre de la vie privé. Pas le droit de se tenir la main, pas le droit de s’embrasser, pas le droit de parler de nos sentiments, pas le droit de les montrer. Je suis prête à parier que les militant-e-s de la manifestation dite pour tous seraient ravi-e-s de voir la France faire comme la Russie et interdire le « prosélytisme homosexuel », menacé-e-s de prison ou d’amende si on montre ou parle de nos sentiments homos, mais sans homophobie aucune.
A côté de cela le fait que des hétéros s’affichent publiquement ne semble pas poser de problème. Pendant que je prenais quelques notes pour ce texte un couple cis hétéro s’embrassait à pleine bouche. S’affichant clairement et sans peur. Ce couple était voyant, bruyant, qu’il dévoile une part de vie privée ne semblait déranger personne. Leurs sentiments ont le droit d’être publics et personne ne vient parler de prosélytisme hétérosexuel.

Les trans devraient se fondre dans la masse.
Il faut correspondre à l’archétype du genre dans lequel on se reconnait.  Surtout ne pas parler de transition.
Etre invisible.
Les trans sont souvent critiquées car iels seraient des caricatures de leur genre. Il y aurait beaucoup à dire sur cela mais je parlerais de cela une autre fois, ici ou ailleurs. Ce qu’il est important de souligner c’est que les psychiatres prétendument expert-e-s des questions trans font tout pour que les trans correspondent à ces stéréotypes de genre. Quand on ne correspond pas à la vision cis-hétéro-sexiste de ces psys on se retrouve un peu à devoir se débrouiller par soi même. Et il faut aussi rappeler que nous avons tou-te-s grandi dans une société qui est cis-hétéro-sexiste alors pourquoi un-e trans avec une vision sexiste de Lhôme™ et Lafâme™ serait plus coupable qu’un-e cis avec la même vision des choses?

Il faut croire qu’il est plus simple pour certain-e-s de considérer les trans comme allié-e-s du patriarcat plutôt que comme des victimes vivant une oppression spécifique.

Nos vies devraient donc rester privées, invisibles, au placard.
Et pourtant les cis-hétéros parlent beaucoup des trans, bi-e-s, gouines et pédés (TBGP). Nous sommes d’abord un sujet de plaisanterie pour certain-e-s. Les homos, les trans, ces Autres qui ne sont pas vraiment « nous » ahah comme iels sont drôles! Et que je t’abreuve de stéréotypes et de généralités histoire de bien se marrer et de se rassurer sur sa virilité, sa féminité, sa sexualité. Si nous sommes hors de nos placards (out) nos vies sont disséquées. Tout ce qu’on fait, pense, dit, n’est plus perçu comme l’acte, la pensée, le discours, d’un individu mais comme celui d’un-e trans, d’un-e bi-e, d’une gouine, d’un pédé. On devient « la LGBT » et on nous renvoie encore ces stéréotypes, des fantasmes nés de la peur.
Quand on est out on nous impose de bien cacher nos vies et nos sentiments et en même temps on fouille nos vies privées pour rendre public le moindre petit truc individuel, grossir le trait pour attaquer l’ensemble des TBGP.

A côté de cela les cis hétéro peuvent se dévoiler.
Les cis-hétéros ont le droit d’être publics, visibles, limite exhibitionnistes. Tout ce qui sert la propagande cis-hétéro-patriarcale peut se montrer sans problème.
Pas besoin de faire un coming out quand on est cis-hétéro. Le placard on connaît pas. Et on prendra grand soin de rappeler qu’il ne faut pas généraliser les actes d’individus. Plus de 80% des violeurs sont des hommes cis hétéros mais si on rappelle ce fait on va avoir le droit à une cohorte de mecs cis hétéros qui vont venir dire qu’il ne faut pas généraliser, qu’EUX ne sont pas comme ça. Ne pas généraliser alors qu’on a juste énoncé un fait. Nous vivons dans une société où on peut stigmatiser les « minorités » de dominé-e-s mais pas celle des dominants.
Nous vivons à cis-hétéro-land.

Et comme je l’ai dit au début ce bourrage de crane, ce lavage de cerveau pour faire de nous de bon-ne-s petit-e-s cis-hétéro-sexistes commence dès la naissance (voire avant quand on prépare la naissance de « bébé »).
Nous ne grandissons pas dans des boîtes, coupé-e-s de toute influence mais dans une société cis-hétéro-sexiste. Quand la tour Eiffel a été illuminée aux couleurs de l’arc-en-ciel on a pu voir bon nombre d’homophobes hurler contre le vilain lobby de la LGBT. Le fait qu’au final c’était en hommage à Nelson Mandela ne change rien au fait que cette réaction a prouvé que ce qui dérangeait réellement les opposant-e-s à l’égalité des droits LGBT n’était pas l’ouverture du mariage au couples homosexuels, ni la possibilité pour ces couples d’adopter ou la reconnaissance de la filiation mais juste la visibilité des LGBT. On castre bien les trans ai-je dit sur mon blog en critiquant cette volonté de nous enfermer au placard.

Parlons d’Ariño et de Bongibault, ces homosexuels que la manif dite pour tous à mis en avant ces derniers mois. Les deux ont une position de repentance par rapport à leur homosexualité, le premier en prônant l’abstinence, le second en luttant pour la supériorité naturelle du couple hétéro, reconnaissant alors sa sexualité comme naturellement inférieure (c’est ce qu’on appelle de l’hétéro-sexisme) au final deux figures qui non seulement ne dérangent nullement le cis-hétéro-patriarcat mais en plus vont dans son sens et militent pour que perdure la domination de l’homme cis hétérosexuel.

Nos vies ont donc, que nous le voulions ou non, un aspect politique. Dans une société cis-hétéro-sexiste, être visible quand on est trans et/ou bi-e, lesbienne, gay c’est un acte politique. Etre visibles (et fier-e-s) c’est montrer que contrairement à ce qu’on nous rabâche depuis la naissance le modèle cis-hétéro-sexiste n’est pas supérieur. Evidemment les assos qui font du militantisme LGBT sont politiques et quand des hommes politiques ont des discours LGBT-phobes ces assos ont le devoir de le signaler.

Militer contre l’homophobie, la lesbophobie, la biphobie et la transphobie c’est politique. Même les assos festives et sportives LGBT sont politiques car elles font de la visibilité LGBT.

Et quand un militant contre l’homophobie est tué par un homophobe la moindre des choses est de relayer les appels au rassemblement en sa mémoire, même si la lutte contre l’homophobie n’était pas son seul combat. D’autant que la montée du fascisme n’est pas sans lien avec ces manifestations dites pour tous, c’est dans ces manifestations que les groupuscules fascistes ont pu se rencontrer, recruter et se renforcer. Les manifestations de ces derniers mois ont montré l’étendue du sexisme, de l’homophobie et de la transphobie en France. Elles ont aussi montré le manque de conscience politique de la plupart des militant-e-s LGBT.

Je suis fatiguée.

Que certain-e-s ne voient pas l’aspect politique de nos vies, ne connaissent rien de notre histoire militante (ignorant parfois jusqu’au nom de Stonewall), ne savent pas comment militer sans fric, ne voient la pride que comme un événement festif.

Que certain-e-s militant-e-s tiennent des propos sexistes, racistes, validistes, transphobes, biphobes, lesbophobes, homophobes (…) ou laissent passer ce type de propos.

Et à côté de ça je survis ma vie de trans, gérer ma dysphorie un peu plus présente chaque jour, ne pas m’enfermer chez moi, essayer de rester visible, d’être politique. ne pas laisser tomber, ne pas me laisser envahir par le ras le bol. Je rêve de fuite. De tout abandonner et de me barrer et d’essayer d’oublier ma tristesse et ma colère. Mais en attendant j’écris.

– Cassandra

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