Réflexion sur les usages du mot safe.

[Avertissement : Ce texte s’inscrit dans un contexte militant précis, il n’a pas vocation à faire autorité mais bien à ouvrir un dialogue.]

Il semble qu’il soit utile de (re) définir ce mot qui en est venu à signifier tout et son contraire ,sans qu’on prenne le temps d’y réfléchir ne serait-ce que le temps d’un texte. Une des traductions du mot safe est « sûr ». Il est bon de rappeler ici que l’utilisation de l’anglicisme se fait sans aucune proposition de terme francophone de remplacement ne lui soit opposé. Ce texte se veut à la fois une revue non exhaustive des désaccords autour de l’utilisation du concept et un effort de définition militante et politique de ce que peut être et ne peut pas être « le safe ».

Les acceptions du mot se multiplient, il peut venir qualifier tour à tour des personnes, des espaces virtuels ou réels, des moments, des textes. Dans le même temps son versant négatif le « non-safe » va venir s’accoler à autant de situations ou de personnes. Il est à noter que si la qualification de safe peut facilement être remise en question, le non-safe l’est beaucoup moins, il sonne plus comme un verdict définitif.

L’affectif est un grand marqueur de l’utilisation qui est faite du concept de safe. On tend à le donner à celleux envers lesquels on ressent une certaine proximité (de situation ou de fait), et on s’attend à le recevoir en retour, des personnes à qui on a décerné cette qualification. On cherche également à donner cette qualification à des lieux dans lesquels on se sent bien par opposition à un extérieur où on serait toujours à la merci du danger.

On peut dès lors tracer les contours du concept de safe : on l’imagine comme un ensemble de bonnes pratiques dont le-a militant-e doit faire preuve afin d’assurer que l’environnement dans lequel iel évolue est « safe » pour lui-même mais aussi pour celleux qui l’entourent, se conférant ainsi par la même la qualité de « safe ». Le mot prend ainsi une dimension identitaire alors même qu’apparaissent ça et là des propositions de « non-mixité personnes safe », « des lieux safe ». A l’opposé, se construit une désignation de celleux qui ne sont pas safe, qualification qui là aussi prend une part identitaire tant elle détermine ce à quoi celleux-ci vont avoir accès (on assiste même à la revendication du non-safe, dans un processus qu’on peut rapprocher de celui des dynamiques de resignification d’insultes).

Les difficultés engendrées par cette essentialisation* du concept sont nombreuses et complexes. On peut relever d’abord la multiplication des points de clivages selon des lignes floues car désignée par un terme dont la signification n’est pas forcément la même pour ceux qui l’emploient. On note également l’abandon plus ou moins marqué des termes désignant les oppressions systémiques (racisme, sexisme …). On perd ici de la richesse dans l’expression de la domination qui n’est pas remplacé par un terme plus précis mais bien par un concept aux contours flous dont l’utilisation varie suivant les groupes militants.

C’est pour mieux comprendre les significations diverses du safe qu’un retour sur sa polysémie* semble nécessaire, en comparant notamment les définitions de sûr et de safe afin de faire apparaître les décalages qui contribuent à créer de la confusion autour de son usage.

L’utilisation du dictionnaire pour définir des concepts en contexte militant est toujours difficile, notamment parce qu’elle oublie souvent que le dictionnaire comme tout ouvrage, de référence ou non, s’inscrit dans les rapports sociaux de domination et qu’il ne représente pas une façon neutre de trancher.

Les termes sûr et safe sont d’autant plus compliqués à délimiter qu’ils sont polysémiques et que si l’on peut s’entendre sur l’une des significations du mot, une autre peut provoquer un désaccord. Consulter des dictionnaires pour tenter de comprendre les désaccords et les impasses politiques auquel peut mener son mésusage paraît donc nécessaire. Dans les définitions suivantes, les significations qui semblent se rapporter aux utilisations militantes du mot safe ont été mises en gras.

Le dictionnaire Larousse liste ces significations pour le mot sûr :

«Où il n’y a aucun danger, pour les biens ou les personnes.

Qui remplit bien son office, qui est fiable.

En qui on peut avoir confiance, sur qui on peut compter.

Se dit d’aptitudes, de qualités qui se distinguent par leur exactitude, leur constance.

Qui ne peut être mis en doute, qui est vrai, certain.

Qui se produira immanquablement.

Se dit de quelqu’un qui sait quelque chose avec certitude, qui est convaincu de la vérité, de l’exactitude, de la réalisation de quelque chose.

Qui a une confiance absolue en quelqu’un.» (Dictionnaire Larousse, http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/s%C3%BBr/75579?q=s%C3%BBr#74718, page consultée le 22 avril 2015)

L’Oxford dictionnary liste ces significations pour le mot safe :

« [PREDICATIVE] Protected from or not exposed to danger or risk; not likely to be harmed or lost

(Protégé et non exposé au danger ou au risque, peu en danger d’être blessé ou perdu)

Not likely to cause or lead to harm or injury; not involving danger or risk.

(Vraissembablement peu capable de faire du mal ou de blesser, n’induisant aucun risque ou danger).

(Of a place) affording security or protection.

((d’un lieu) offrant sécurité et protection).

(often derogatory) Cautious and unenterprising.

((Généralement péjoratif) Prudent et peu entreprenant.)

Based on good reasons or evidence and not likely to be proved wrong.

(Fondé sur de bonnes raisons ou preuves et peu probable d’être prouvé faux.)

Uninjured; with no harm done.

(Intact, sans blessures.)

(informal) Excellent (used to express approval or enthusiasm)

(familier) Excellent (utilisé pour exprimer l’approbation ou l’enthousiasme» (Oxford Dictionnary, http://www.oxforddictionaries.com/fr/definition/anglais/safe, page consultée le 22 avril 2015)

Les polysémies des termes safe et sûr, si elles se ressemblent, ne se recouvrent pas tout à fait, et ce sont ces différences qui peuvent commencer à expliquer les malentendus fréquents sur l’utilisation de ces concepts. On remarque notamment que les significations varient en fonction de ce que le mot qualifie.

Quand il s’agit d’un lieu, on parle d’un lieu offrant sécurité et protection en anglais ou en français d’un lieu sans danger pour les biens et les personnes. Quand il s’agit d’une personne en anglais deux significations sont ouvertes, on parle d‘une personne protégée et non exposée au danger ou d’une personne vraisemblablement peu capable de faire du mal, en français on parle d’une personne en qui on peut avoir confiance, sur qui on peut compter. La double signification anglaise est généralement ce à quoi renvoient les usages militants du mot.

C’est dans cet écart de signification (entre français et anglais) qu’on peut trouver un espace permettant une meilleure compréhension du concept de safe. Bien souvent, c’est quand un sentiment de sécurité a été mis à mal que l’on qualifie la personne (ou le lieu) de non-safe. Et c’est sur cette perception que se construisent nombre des significations et utilisations du safe en milieu militant. Pour autant, elle n’aide pas à rendre le concept plus utilisable. Exprimer un sentiment quel qu’il soit n’est pas un problème, cette expression ne peut cependant pas se transforme en identité. Les contours de ce mot flou ne peuvent être dessinés dans ce contexte qui est voué à l’expression de sentiment individuel difficilement mobilisable collectivement.

Il est toujours extrêmement complexe de proposer des solutions à ce que l’on considère comme des problèmes récurrents des milieux que l’on fréquente. Les quelques idées auxquelles j’ai abouti au terme de ma réflexion ne sont ni exhaustives, ni des règles d’or. Elles ont vocation à être discutées, critiquées, analysées, complétées et s’il le faut récusées (tout comme le reste de mon analyse d’ailleurs).

Il me semble qu’il faut s’efforcer d’abord de nommer les choses, et lorsqu’un comportement s’inscrit dans le contexte d’une domination systémique, cet effort est plus qu’utile. Parler, quand c’est possible, d’un propos sexiste, d’un comportement raciste, de mépris de classe plutôt que d’appliquer l’étiquette non-safe permet d’identifier les ennemis. Il est cependant important de reconnaître ici que nommer l’ennemi peut être une source de danger pour celui qui en est l’énonciateur, ce qui peut expliquer le choix de vocabulaire plus flou.

Il me semble qu’il serait bon aussi de s’abstenir d’accoler les mot non-mixités et personnes safe. L’outil politique qu’est la non-mixité s’accommode difficilement de l’essentialisation* du safe. La distribution de brevet « de safitude » est impossible et loin d’être souhaitable. Elle ressemble à une distribution de récompenses aux meilleurs alliés ce qui s’inscrit dans une logique totalement opposée au fonctionnement de la non mixité.

Enfin quand il s’agit de construire des lieux, des espaces et des moments où l’on s’efforce d’aller contre les dominations systémiques et contre les violences, il est vital de ne pas considérer que l’objectif est atteint une fois que l’étiquette est collée. En ce sens l’anglicisme « safer » (littéralement « plus sûr ») évoque cette idée de perpétuelle remise en question de ce que l’on construit. Je n’ai pas connaissance d’un terme francophone équivalent, s’il existe, il fait nécessairement partie de la boîte à outil que nous nous devons d’utiliser.

* Polysémie : Plusieurs sens pour un mot

* Essentialisation : Processus qui consiste à réduire quelque chose ou quelqu’un à une seule de ses dimensions

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3 réflexions sur “Réflexion sur les usages du mot safe.

  1. mrsroots dit :

    « L’outil politique qu’est la non-mixité s’accommode difficilement de l’essentialisation du safe. La distribution de brevet « de safitude » est impossible et loin d’être souhaitable tant elle ressemble à une distribution de récompenses aux meilleurs alliés ce qui s’inscrit dans une logique totalement opposée au fonctionnement de la non mixité. »

    Il y aurait tellement de choses à dire sur ce petit fragment, tant le rapport entre non-mixité et « safety » est victime d’instrumentalisation : reconnaître qu’il s’agit d’être « safer » et non de « safety » assurée, même dans les milieux en non-mixité, provoquent toujours des récupérations des «  » »allié.e.s » » » pour justifier leur insertion : « si c’est la safety n’est pas garantie même dans un milieu non-mixte, pourquoi m’exclure ? »… Je trouve en ce sens la notion de « safer » vraiment cruciale, ça fait partie d’un besoin d’une réforme d’un vocabulaire, je pense, comme la notion de « complice » au lieu d’allié.e.

    Bref, je pense que, comme la plupart des concepts anglophones et leur transposition dans le cadre francophone, on en oublie de les traiter comme des outils… Bref, beaucoup de choses à dire x)

    • scolastik dit :

      Il y aurait effectivement tellement à dire. J’ai l’impression, cela dit que la récupération et l’instrumentalisation peuvent jouer dans les deux cas. Avec un allié qui dit « mais si c’est safe, pourquoi je ne peux pas venir, ce n’est pas safe pour moi alors. » J’ai l’impression en l’écrivant de dresser un portrait en stéréotypes, mais c’est malheureusement quelque chose que j’ai entendu, à l’annonce d’événements en non mixité.

      La notion de complice me paraît extrêmement opérante. On pose la réalité de la situation de complice de l’oppression systémique, tant qu’un réel travail n’a pas été réalisé pour lutter contre cette oppression. (Ca mériterait un article entier, mais c’est très stimulant.)

      Et merci pour la lecture et le temps passé pour commenter. 🙂

  2. philomeleblog dit :

    Wouaw ! merci beaucoup pour ce texte. Je le trouve très pertinent et je pense que ça peut être une bonne base à une réflexion collective…

    Je suis d’accord avec ton analyse sur le fait que « safe » ou « non safe » gomme les réalités et les discriminations en jeu, et que l’anglicisme créé une ambivalence sur laquelle c’est un peu trop facile de surfer.

    Critiquer le « safe » ou son usage, ça peut être extrêmement touchy. Du coup j’aime beaucoup la façon dont tu as amené les choses, parce que je ne me suis ni senti remis en question dans mon identité de survivantE, contrairement à cet article * qui est le seul diffusé en français et qui, en remettant en question le safe, remet en question l’identité même de survivanTEs et par là l’importance de se regrouper et s’organiser entre nous pour un mieux (un « safer »)

    Pour ce qui est des individus et des labels « safe » « non safe », argh… ! oui c’est souvent problématique, et au lieu ne parler de personnes non-safe, je pense qu’il est urgent de parler plutôt des abus et de ce que ça veut dire clairement, en distinguant bien les actes et les personnes, par exemple:
    -de comportements abusifs: on en a touTEs, mais plus ou moins, et qu’on remet plus ou moins en question. Ca semble donc important de les lister, les repérer, comprendre d’où ils viennent, dans quelle situation, comment les éviter.
    -de personne adoptant de façon répétée des comportements abusifs, par exemple parce qu’elle va mal ou parce qu’elle manque de connaissances. Du coup, même si les comportements en eux-mêmes peuvent rester inexcusables, l’organisation de soutien autour de la personne semble pouvoir mettre fin à ce type de comportements dommageables pour autrui
    -de relation abusive: c’est quand les problématiques d’une personne sont décuplées par sa rencontre affective avec une autre personne, créant un tel inconfort émotionnel (insécurité, manques affectifs, anxiété) qu’ il en naît des comportements abusifs qui peuvent être nuisibles mais qui ne sont pas dans une optique consciente de destruction, et qui peuvent ne pas exister dans des relations avec d’autres personnes
    -de personne abusive, ou toxique ou perverse narcissique: une personne qui cause du mal avec des comportements abusifs répétés résistants à des tentatives de dialogue, reproduits sur plusieurs personnes, et entraînant des dommages psychologiques.

    Je pense aussi que ça serait bien cool de définir le safer en positif, genre dire ce que ça pourrait être plutôt que ne pas être. EN ce sens, la quête du « safer », pourrait partir de tous les textes et outils à notre disposition concernant l’auto-gestion des groupes et des lieux, et aussi tout ce qui concerne l’antipsy et l’organisation par/avec/pour des personnes qui vont mal.

    Signé: Orithyio de PhilomèleBlog

    * https://paranormaltabou.wordpress.com/2012/12/24/safety-is-an-illusion-texte-integral/

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