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Quelques mises au point sur les hommes victimes de viol

Quelques notes en guise de préambule, et tout d’abord, un avertissement sur le contenu, ou trigger warning pour les initié·e·s : je ne m’épargnerai pas, dans ce modeste texte, des descriptions (brèves et peu graphiques) de viol, des références à des propos remettant en cause ou minimisant les sentiments des victimes, des allusions à des plaintes déposées aux forces de l’ordre, et des évocations de violences racistes, validistes, homophobes et transphobes. Je me risque aussi à ne pas inclure ici les victimes de pédophiles, n’en ayant jamais été victime moi-même, et ne sachant s’il est pertinent de traiter différemment victimes masculines et féminines. Enfin, je ne parlerai qu’au masculin, non par dévotion aux règles d’accord académiques, mais parce que ma légitimé à m’adresser à des femmes ou à des personnes non binaires me paraît douteuse.

Lors de la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, bon nombre d’indigents, plus ou moins bien intentionnés (mais je fais le pari que les intentions sont à mettre de côté), ont cru à propos de reprendre en chœur ce refrain-ci, au sujet des viols en particulier : « Des hommes aussi peuvent être victimes ! » Quoique le peu de pertinence à mentionner coûte que coûte les hommes lors d’une journée dédiée aux femmes dût me mettre la puce à l’oreille, je compris bien vite qu’au fond, à force de variations syntaxiques, cette phrase s’évidait de son sens : le lendemain, ceux qui l’avait répétée à l’envi se réveillèrent paisiblement la joue baignée de bave, loin derrière eux la pensée de tous ces hommes victimes de viol au sommeil agité.

Mais on n’oublie jamais rien, on vit avec, pas vrai ? J’aimerais donc parler un peu, du mieux que je peux, des hommes qui sont victimes d’agressions et de violences sexuelles. Il faut me compter dans cette catégorie : je n’invente pas, je raconte tout droit. Sans méthodologie particulière, et n’étant ni sociologue ni journaliste, mais concerné au premier chef, je compte parler plus précisément du discours tenu sur les hommes violés, allant jusqu’à le rectifier, pour ne rien cacher de mes ambitions.

En creux, d’emblée, cette évidence : le discours sur les victimes masculines se fait avant tout remarquer par son absence ; s’y intéresser est d’abord se résoudre à la tâche difficile d’en explorer les silences. Bien que la parole des hommes se libère timidement, un manque cruel de témoignages se fait sentir, ainsi que l’invisibilité systématique des hommes violés (aussi bien dans les chiffres du gouvernement que dans les discours non militants sur le viol en général, où toutes les victimes sont subrepticement résumées et raccourcies sous le terme femmes), dont on ne saurait bien distinguer si elle est la cause ou la conséquence du silence qui plane. On a coutume d’expliquer ce mutisme par les exigences de virilité qu’on imprime aux hommes depuis qu’ils sont nés. Toxic masculinity, ou masculinité toxique (de rien pour cette traduction impeccable) est une locution féministe créée pour désigner ce que les hommes subissent de l’ordre patriarcal, et notamment la façon dont ils sont communément perçus : violents, forts, prédateurs, dénués d’émotion, taiseux. L’homme violé est donc le pusillanime sur qui l’opprobre est jeté, et qu’on a habitué à se cacher.

Plus exactement, la culture du viol, sentiment diffus inconsciemment respiré par tous, se situe elle aussi du côté de la virilité, notamment lorsqu’il est question de réagir à sa propre agression. La vision masculine de la vie après le viol s’impose, resplendissant dans tous les films de rape and revenge, pour ne prendre que cet exemple, genre réalisé surtout par des hommes où, après avoir été victime d’un viol, une femme se livre à une vengeance sanglante par le meurtre de son agresseur. De ce que j’ai pu en voir et en vivre, se venger physiquement est une réaction exceptionnelle : chez moi — et je dis « chez moi » car je n’aurai jamais la prétention de porter ce sentiment à l’universel, et qu’il n’y a jamais de solutions adéquates, mais une diversité de réponses toutes gauches, de réactions qui échappent aux jugements —, faire le plus grand mal aux coupables n’est que de peu d’importance. Défigurer son violeur, revenir le brutaliser, le torturer à mort, ou bien juste « lui casser la gueule » sont des ripostes qui relèvent du fantasme viril. Ce dernier coince les hommes entre deux feux : éduqués et nourris de ce discours auquel nous contribuons, nous nous apercevons à nos dépens qu’il est intenable en réalité. Aujourd’hui encore, il me semble que l’impératif de courage (il faut sortir la tête haute d’un viol) est revalorisé, y compris dans les cercles féministes, alors que cinq ans plus tôt, je lisais qu’une victime de viol était nécessairement traumatisée. Peut-être le retour de cette injonction est-il significatif ?

Voilà donc autant d’explications possibles au silence des hommes : l’intimation traditionnelle à se taire, la représentation des hommes en créatures fortes dont rien n’est dit de la vie intérieure, l’impossible correspondance entre les propos virilistes qu’ils perpétuent et leur application. Ainsi, ce tabou va s’intensifiant dans l’esprit des victimes, si bien que beaucoup traînent leur déni pendant des lustres (je vous assure, j’aimerais beaucoup exagérer) : la réalité du viol nous sidère toujours en retard, le temps de voir s’évanouir les étoiles, leur lumière cessant de nous parvenir dix ans après, ou, disons, en moyenne, le temps que l’ADSL a mis pour arriver jusqu’en Auvergne.

En plus de ce point aveugle qui laisse souvent les victimes démunies, on dispose de peu de données fiables, ne serait-ce que pour déterminer qui sont les hommes subissant des viols. Mais peu importent les statistiques analysées, elles sont surtout révélatrices de ce qu’elles n’indiquent pas de façon transparente. En 2011, on a enregistré en France 4983 plaintes pour viol ; parmi ces dernières, on dénombre 432 viols à l’encontre des hommes, dont 179 sont des viols conjugaux (je reprends ceci). Dans ce cas, par exemple, que faire des hommes qui n’ont pas porté plainte ? Il y a d’abord ceux qui n’ont pas de papiers à leur nom et se sentent en position d’irrégularité, au premier rang les hommes en situation d’immigration clandestine et ceux effectuant leur transition (c’est-à-dire ceux qu’on a assigné de force à une identité féminine à la naissance), ces deux états n’étant bien entendu pas incompatibles. Bien plus largement, certains se méfient à raison des forces de l’ordre, refusent ou sont dans l’impossibilité de coopérer : les hommes qui ne sont pas perçus comme blancs — aussi bien les Noirs que les Rroms, entre autres, mais aussi les hommes trans (dont je note la grande présence dans le projet Unbreakable), les homosexuels et bisexuels (« À la gendarmerie, quand il a dit ce que son beau père lui avait fait, on lui a ri au nez »), les détenus, les victimes de conflits armés, les hommes en situation de handicap, d’illettrisme — ici encore, ces conditions ne se contredisent pas. Après ce bref parcours des portraits d’hommes potentiellement victimes, il ne me semble pas aventureux de supposer que ces catégories sociales sont les plus exposées aux violences sexuelles, qui aux viols correctifs, qui aux abuseurs convaincus de rester impunis, qui à la violence masculine en général.

Certes nombreuses mais inexploitables sans enquête documentée sur chacune d’elles, que révèlent unanimement ces données ? Elles convergent toutes en ce qu’elles montrent toujours plus d’hommes responsables de viol que de femmes victimes. Derrière cette asymétrie, la question des violences d’homme à homme et de femme à femme est soulevée. Pourtant, toutes les discussions et articles ne font état que d’une victime, la plupart du temps : l’homme qui a été violé par une femme, comme une réponse élaborée tacitement aux représentations courantes du viol (à savoir : des violences sexuelles de la part d’un homme à l’encontre d’une femme).

Il y a un tribut à verser en échange de cette visibilité, toute mince qu’elle est : ils subissent de plein fouet les préjugés sur le viol et les victimes. Le cas tout récent de Shia LaBeouf, violé par une femme lors d’une performance artistique, nous signale, au cas où on en pouvait douter, qu’un homme déclarant les violences à son égard se verra reprocher de vouloir attirer l’attention sur lui, de l’avoir cherché, même. « J’ai du mal à ne pas avoir une petite pensée pour le buzz », insinue Mélina Loupia, sous l’article consacré du Huffington Post. Tatawana Boulawane ajoute : « ce mec m’a l’air d’être un escroc total », déclarations soutenues par Constance Langlois, persuadée d’un acte « grotesque et honteux, envers celle et ceux qui ce sont fait réellement violer, de faire passer ça pour un viole, alors qu’il avait les moyens de se défendre ». Ces types de discours fréquents (ainsi que tout l’appareil rhétorique visant à amenuiser la portée sociale et politique des viols — « il y a des pervers aussi chez les femmes », « ce sont des actes de folie isolés ») et particulièrement défendus (ce sont les commentaires les plus appréciés) ont été déjà largement décrits dans ces quatre articles : 1, 2, 3, 4.

Cependant se dessine une particularité que je trouve plus manifeste dans les discours sur les hommes victimes : on a au moins autant tendance à remettre en cause leur parole qu’à disqualifier l’acte en lui-même. Dans un contexte hétérosexuel, plus que lors d’un viol commis par un homme sur une femme, la gravité de l’agression sexuelle d’une femme sur un homme est désamorcée, voire tournée en dérision, ainsi que l’a dénoncé Andrew Bailey dans son sketch saisissant « Why Rape is Hilarious? ». Une proportion assez inquiétante d’articles gâchent même leur précieux nombre de signes à se demander si un homme peut être violé (sous-entendu : par une femme). C’est pourquoi ils passent leur temps à se perdre dans des élucubrations sur les potentialités physiques des hommes (dont on suppose constamment qu’ils sont cisgenres et qu’ils ont tous un pénis). Un homme peut-il entrer en érection même s’il n’est pas excité ? Ne faut-il pas une dextérité particulière aux femmes pour se faire pénétrer par un homme qui ne le veut pas ? Plus largement, les hommes étant plus robustes, pourquoi ne se défendraient-ils pas ? Toutes ces circonvolutions trop curieuses sont à bannir : vaines, elles participent à la définition essentialiste du genre masculin qui exclut les hommes trans et, plus largement, les hommes ne concordant pas avec ce qu’on attend d’eux. Elles modifient aussi le jour sous lequel apparaissent les femmes, dont les actions et agressions sont dès lors sans conséquences, et les hommes, toujours demandeurs de relations sexuelles. Elles ont néanmoins le mérite de mettre en lumière la différence légale française entre viol et agression sexuelle, sous-jacente dans tous les esprits : seule une pénétration sans consentement est considérée comme un viol. Mais ces oripeaux de culture hétérosexuelle abrégeant  la sexualité à la pénétration, il est enfin temps de s’en défaire.

Malgré ces quelques disparités entre le traitement des hommes et celui des femmes, tous les articles que j’ai lus présentent un point commun et singulier : ils visent à mettre les hommes en concurrence avec les femmes. Le viol des hommes est présenté en réciproque au viol des femmes, en occultant tous les constats politiques de domination pourtant bien établis, à commencer par une violence masculine plus systématisée. Il s’agirait alors de réhabiliter la visibilité des hommes victimes en montrant que les femmes peuvent violer (incroyable !), ou bien en n’hésitant pas à affirmer que les victimes masculines sont aussi nombreuses que les féminines. Ni l’une ni l’autre des démarches ne me semblent fructueuses, notamment parce qu’elles s’accompagnent souvent de tentatives crapuleuses pour manipuler les données chiffrées. Ainsi de celle que nous propose (oserais-je dire inflige) Hanna Rosin : dans cet article de Slate (le premier qui apparaît pour toute recherche Google « viols hommes » ou « hommes violés »), la journaliste croise discrètement deux études distinctes pour arriver à 38% d’hommes parmi les victimes de viol déclarées, chiffre surprenant. Qu’elle soit traduite par Peggy Sastre, qui veut « en finir avec le féminisme », et qu’elle reprenne des propos de Lara Stemple, pour qui le statut de victime déshonore la communauté des femmes — en bref, qu’elle s’inscrive dans une démarche à la limite du masculinisme — tout cela n’est pas anodin.

C’est précisément en nous instrumentalisant, nous victimes de violences sexuelles, que les masculinistes entendent bien faire diversion pour faire taire les revendications féministes. Du haut de leur esprit clairsemé et de leur place privilégiée, ressassant la rengaine des hommes aussi qui sont violés, ça vous en parlez jamais hein, ah je vous ai bien eues, argument imparable !!!, ils contournent la difficulté de notre condition, réduite à l’état de bâillon étouffant les combats des femmes. Or, si j’ai pu rester patient devant le spectacle de mes propres viols, il m’est particulièrement insupportable d’être utilisé pour réduire au silence celles qui ont toujours su être là. Qui d’autre que les femmes ont su me répondre avec pertinence quand je me suis confié ? Qui, féministe ou non, savait m’expliquer mieux que personne (mieux que moi-même, en toute honnêteté) ce qui m’était arrivé ? Non, non, je n’invente pas, moi je dis ce que je dois. Il n’y a que chez elles que j’ai pu lire et entendre décrits l’immense feu de forêt, le craquement au fond de mon crâne, sensation semblable à la tête d’une allumette qu’on embrase et qu’on regarde s’éteindre, le sang, le sperme, les larmes et le sentiment de néant qui s’ensuivirent, le sédiment de deuil déposé tout au fond dont j’ai cru que, de matin en matin s’accumulant, il finirait par causer ma mort.

Je n’ai pas la solution suprême. Les propos habituels sur les hommes violés ne sont pas moins catastrophiques que ceux au sujet du viol en général. Les positions féministes sur le sujet, moins répandues quant à elles, ne connaissent pas de pendant masculin. C’est pourtant, à mon avis (et je n’aurai pas la présomption de parler au nom de tous, mais seulement de constater ce qui me semble le plus souhaitable), de ce côté-là qu’il faut chercher : un discours militant serait le seul à ne pas escamoter la diversité des victimes ainsi que les problèmes qui leur sont propres, en même temps qu’il lutterait contre les autres traitements traditionnels à tendance masculiniste. Les rares témoignages, l’exemple encore trop éloigné des combats féministes, l’éloquente invisibilité des hommes agressés et violés, l’espoir que leur parole se libère, qu’ils puissent un jour vivre le cœur léger, et que ce texte ait un peu plus de portée qu’une averse en plein désert, voilà notre piètre arsenal face au silence. Mais puisque ce dernier n’en finit jamais d’être insoutenable, et que tout reste à construire, n’en finissons jamais d’écrire.

                                                                                                                                                                                     Adrien.

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Injonctions contradictoires, contraintes multiples et théorisation incomplète.

L’un des axes de lutte du féminisme consiste à repérer, notamment par la théorisation à partir de l’expérience, les injonctions faites aux femmes dans le régime du patriarcat pour correspondre à de « vraies femmes ». De l’apparence physique aux traits de caractère, des aspirations les plus futiles aux plus profondes, ces injonctions sont mises à jour. L’adhésion à ces injonctions encadre, dans le patriarcat, la vie des femmes et crée des catégories entre bonnes et mauvaises, celles dignes d’être respectées et celles dont la vie ne vaut rien. Mais, plus encore, ces normes sont exploitées et parfois même raffinées par des industries diverses (beauté, tourisme, mode, loisirs, livre) qui s’en servent pour créer des besoins auxquels leurs produits seront tout naturellement adaptés et permettront ainsi à des multinationales de prospérer. Si cette logique est plutôt simple, le travail d’excavation des injonctions est, lui, ardu.

 

Considérer que ces injonctions vont dans un seul sens est cependant erroné : en effet, l’une des particularités du patriarcat se situe dans la manière dont celles-ci vont se contredire. On peut le voir à travers l’un des exemples les plus couramment utilisés, celui de la sexualité. L’équilibre à atteindre se trouve entre la salope et la femme trop peu dégourdie. L’équilibre tel qu’il est vanté par les magazines féminins qui vendent des astuces pour trouver ce parfait mélange, cette mixologie gagnante. Ce point idéal n’existe bien sûr pas, mais continue à faire vendre livres, tests et tutoriaux, il fournit également les munitions pour culpabiliser, insulter, agresser toutes les femmes, tour à tour pratiquant trop ou pas assez le sexe. On trouvera des justifications du viol sur celles qui l’ont bien cherché par leurs tenues trop provocatrices, mais on verra aussi des justifications du harcèlement de celles qui ne le seraient pas assez.

 

Pourtant, on continue de se poser la question de ce qu’il faut faire avec ces injonctions, une fois découvertes. Cette interrogation est généralement celle qui pose le plus de problèmes dans les milieux féministes. Peu de groupes (ou même de mouvements moins formellement organisés) ont élaboré des programmes éthiques d’action à partir de ses injonctions. La recréation d’injonctions destinées, si elles étaient suivies, à abattre le patriarcat par la seule force du non-alignement aux prescriptions patriarcales, n’est que très peu proposée.

Le consensus entre militantEs semble se positionner sur l’importance de la liberté, et la possibilité de choisir, une fois ces injonctions mises à jour. L’enjeu crucial se situe donc dans l’information, l’éducation et la description des discours prescriptifs dans le patriarcat. En clair : chercher à montrer la diversité derrière l’obligation.

 

Pourtant, on constate que cette possibilité de choix s’accompagne souvent de mea culpa aux formes diverses et variées, d’excuses ou de justifications sur les raisons pour lesquelles on suit encore les injonctions du patriarcat telles qu’elles ont été comprises par le féminisme.

Comme si on avait besoin de justifier à un confesseur sa non fidélité à la doctrine.

Ces pratiques ne sont bien évidemment pas codifiées, encore moins institutionnalisées, mais elles se retrouvent, quand les discussions passent des agendas et actions militantes à ce qui était auparavant confiné aux sphères du personnel. Les excuses et la culpabilité sont bien sûr rejetées quand on s’essaie à la théorisation. On cherche cependant bien à mettre sur papier, que « non, définitivement non, si on suit ce qui a été identifié comme une injonction patriarcale, même après y avoir réfléchi, même après l’avoir décortiquée, on ne fait rien contre le patriarcat ». Voire pire, en suivant ces règles implicites pour femmes respectables, on contribue quand même un peu à le faire perdurer.

 

La constitution d’objectifs politiques de lutte, même peu formalisés, fondés sur le non respect de ces injonctions, rassure. Elle donne l’impression d’avancer quand il s’agit d’injonctions désignées comme mineures et permet de désigner des modèles d’émancipation plus avancés. Elle permet aussi de proposer une mesure tangible des progrès du féminisme.

 

Ces processus se jouent cependant largement aux dépends de celles et de ceux qui se retrouvent à l’intersection de divers systèmes de domination, le patriarcat agissant en conjonction avec d’autres systèmes de domination tels que suprématie blanche, hétérosexisme, cissexisme, domination de classe. Si on a mis en évidence certaines injonctions contradictoires, les points d’intersectionnalité multiplient leurs occurrences et fabriquent des situations dans lesquelles il n’est pas possible de gagner.

 

L’année dernière, des féministes américaines ont mis en avant la manière les injonctions paradoxales qui émaillaient le programme des Républicains et atteignaient particulièrement les femmes noires et latina américaines, qui sont nombreuses parmi les femmes économiquement les plus défavorisées. Un candidat républicain en effet proposait dans un premier temps de célébrer les femmes faisant « le plus beau métier du monde » et restaient à la maison pour s’occuper de leurs enfants en opposition à celles qui lui donnaient du fil à retordre dans les arènes politiques. Dans le même temps, ce candidat expliquait « qu’effectivement, laisser ses enfants derrière soi à la maison était difficile, mais que c’était ce qu’il fallait, et que prendre un troisième travail alors qu’on faisait déjà 50 heures, oui c’était difficile, mais c’était le moyen de s’en sortir et les mères savent bien qu’on doit faire des sacrifices » et, en conséquence, il se devait de couper les fonds des programmes de food stamps pour apprendre aux gens à se débrouiller par eux-mêmes. Un seul Républicain les a formulées aussi clairement, mais cet exemple d’injonctions traverse le mouvement républicain et leur permet de mettre en péril des programmes de subsistances déjà très précaires et dont la pérennité est actuellement essentielle pour la survie de millions de personnes.

 

Des femmes féministes trans ont bien résumé en quoi les injonctions à la féminité physique était une situation dans laquelle il est impossible de sortir gagnante. Caricature de féminité ou pas assez femme, elles perdent à tous les coups et sont l’objet de moqueries, harcèlements, attaques en raison de ces injonctions.

 

Les pratiques de résistance aux injonctions ne peuvent pas aller dans un seul sens, elles ne seront pas toutes les mêmes, notamment parce que ces injonctions sont contradictoires et qu’elles ne nous touchent pas touTEs de la même manière. Le travail de recherche, de documentation et de vulgarisation semble constituer l’une des meilleures pistes de luttes. D’abord parce que, et nombreuxSES sont ceLLEux qui l’ont correctement diagnostiqué, les systèmes de domination sont aussi dans nos têtes. Si on se place dans l’objectif d’une lutte intersectionnelle de ces systèmes de domination, il en découle que les personnes se situant aux intersections subissent les assauts mentaux de tous ces systèmes et que leur manière de s’y rebeller sera une réponse à ceux-ci.

 

Il ne s’agit pas ici de dire que nous sommes tous différents et que toute analyse globalisante n’est envisageable. Il s’agit de dire que souvent l’analyse simplifie et théorise de façon incomplète. Fonder des moyens de luttes sur le fruit de ces théories et recréer des manuels des parfaitEs soldatEs anti-sexistes est voué à l’échec, d’abord parce qu’il risque l’abandon des questionnements de nos pratiques pour un prêt-à-penser, ensuite parce qu’il fera nécessairement l’économie de penser la place des injonctions contradictoires. Alors peut-être qu’en effet la manière dont nous nous comportons faces aux injonctions laissera penser que nous nous y soumettons (comment faire autrement si on nous soumet à deux injonctions diamétralement opposées), d’autrefois elle apparaîtra radicalement opposée à ce que d’autres militantEs ont choisi de faire. Peut être devons-nous faire le pari que nos camarades de luttes aussi pensent, réfléchissent, sont prêtEs à remettre leurs actes en question, l’ont sans doute déjà fait mais s’inscrivent aussi dans une démarche de résistance à des systèmes de domination. Peut être devrions-nous arrêter de vouloir sauver les autres à coup de méthodes pour devenir une parfaite féministe à l’abri dans son îlot hors du patriarcat mais bien leur donner des outils tels que des réflexions à plusieurs, un respect des non-mixités, des moyens matériels si nous en avons, du soutien pour nous permettre de comprendre la manière dont les prescriptions des systèmes de domination pèsent sur nos existences et mettre en place nos stratégies de résistance aussi variées soient-elles.

 

On m’accusera peut-être de prôner un féminisme du libre choix prêt à être adopté par le libéralisme économique.

Je pense, d’une part, que l’information maximale et la lutte collective basée sur des solidarités informées, que je prône, sont quelques-uns des pires ennemis des organisations capitalistes (qui fonctionnent actuellement par le maintien dans l’ignorance des masses consommatrices et individualistes) ; d’autre part, je pense que la tendance à la création d’injonctions réponses, de manuels de petitEs militantEs permet la création de marché économique à l’intérieur du féminisme et la marchandisation des groupes militants, favorisant toujours les personnes les plus économiquement dominantes à l’intérieur même de ces groupes.

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