La biphobie, ma réalité.

 « When we speak we are afraid our words will not be heard or welcomed. But when we are silent, we are still afraid. So it is better to speak. » Audre Lorde

« Quand nous nous exprimons, nous avons peur que nos mots ne soient pas entendus, qu’ils ne soient pas les bienvenus. Mais lorsque nous gardons le silence, nous avons toujours peur. Dans ce cas, autant s’exprimer. »

(Merci _Vi pour la piqûre de rappel implicite.)

Alors voilà, j’inspire un bon coup et je vous le dis, je suis bisexuelle et je ne me sens pas légitime. Je pense à écrire cet article depuis pas mal de temps, mais je ne me suis jamais sentie à ma place. On a pourtant bien essayé de me faire croire le contraire, et certain-e-s continueront à le faire (et je les en remercie, parce que ça fonctionne, parfois.) Or de nombreuses personnes parlent au nom de la communauté LGBT quand en réalité leurs préoccupations sont bassement égocentrées.

Je vous rassure tout de suite, il ne s’agit même pas de moi dans cet article. Pas vraiment. Évidemment, je pourrais vous raconter comment je suis (re)devenue bi mais c’est l’objet d’un autre article que je vous laisse  : faites-en ce que bon vous semble ; ce n’est pas du tout de ça dont je veux vous parler ici.

Il y a quelques mois, j’ai assisté à la projection privée d’un documentaire sur les lesbiennes à Montréal, suivie d’une discussion ouverte. A la fin de la projection, mon amie lève la main pour demander pourquoi la réalisatrice a choisi d’interroger uniquement des lesbiennes. Question somme toute anodine, qui n’a de toute évidence pas plu à l’audience. « Y en a marre des hétéros ! », a crié une femme dans le fond, suivie par une autre : « On peut faire un documentaire rien que sur toi si tu veux ! »

Les gens pestent, grognent, huent mon amie. Outrée, je ne trouve rien de mieux à faire que leur rétorquer bon gré mal gré : « Et les BISEXUELLES, putain ? », complainte étouffée par leur brouhaha incessant. La réalisatrice ne daigne même pas répondre à sa question, lançant à la cantonade : « Est-ce que quelqu’un souhaite lui répondre ? » (mais s’excusera auprès de nous quelques jours plus tard, ceci dit ; au moins ça…) et nous quittons la projection relativement secouées.

Depuis cet épisode, j’ai très envie de vous parler de biphobie. De cette invisibilisation quasi systématique que vivent les bi-e-s, au même titre que les lesbiennes et les trans. Ce qu’elle est, comment elle s’exprime, d’où elle vient, pourquoi elle continue d’exister.

Qu’entend-t-on sur la bisexualité ? Tout et n’importe quoi, du vrai comme du beaucoup moins vrai, à classer par ordre décroissant : « L’amour, c’est pas tant une question de sexe mais de personne », « ça double tes chances de pécho le samedi soir », « c’est une phase », « Non mais assume que t’es goudou, sérieux ! Non, tu veux pas ? Bon bah t’es hétéro, fais pas genre, ça va. Bon allez, t’es « bi », si tu veux, ouais. »

J’exagère à peine. Pourtant, dans un contexte plutôt safe, au lieu d’être montré-e-s du doigt, les bi-e-s sont plutôt serein-e-s. On leur demande leur avis, on les fait participer au débat, on les inclut dans les luttes, c’est rassurant, réjouissant même. Frôler du bout de doigts la sensation d’avoir une voix, d’exister en tant qu’opprimé-e-s. Mais dès qu’il s’agit de se rapprocher d’un peu plus près de la question, les portes de la compréhension mutuelle se ferment petit à petit et l’ignorance se pose en maîtresse de la situation, au sein même de la « communauté » bi-e comme en-dehors.

Le problème bi tient en ce que notre identité est souvent happée, volontairement ou non, par la ou les personnes avec qui nous entretenons des relations dites sentimentales (vous pouvez mettre ce que vous voulez là-dedans, je ne suis pas avec vous dans vos pieux.)

Être bi-e n’est pas suffisant, il faut préciser COMMENT tu l’es. Tu es une femme bisexuelle et tu sors avec une autre femme ? Ton avis compte puisque tu subis au quotidien les mêmes brimades que les lesbiennes : bienvenue au club ! Viens là que je te serve un daïquiri. En revanche, tu es une femme bisexuelle et tu sors avec un homme ? Je ne te le dis pas parce que je suis politiquement correct-e mais tu es quasiment hétéro à mes yeux. Ne t’exprime pas, ne prends pas cette peine, ferme-la, en somme. Tu peux prendre un cookie, quand même.

Je ne sais pas si vous avez tout à fait conscience de la violence à laquelle sont confronté-e-s les bi-e-s, de sa nature. Parce que vous la connaissez, évidemment. Cette violence revêt la forme de l’homophobie, de la lesbophobie, de la transphobie. Dans le lot, souvent, on parle de biphobie parce que, finalement, tant qu’à être uni-e-s dans les luttes, on vit toutes et tous plus ou moins la même chose. NON.

Non, je regrette. L’homophobie n’est pas la lesbophobie, qui n’est pas la biphobie, qui n’est pas la transphobie. Cessez de mettre tout le monde dans le même panier pour vous donner bonne conscience. Des homos lesbophobes, il y en a. Des lesbiennes biphobes, aussi. Des bisexuel-le-s transphobes ? Certainement. Des transsexuel-le-s homophobes ? Probablement. Toutes les combinaisons fonctionnent. Et, devinez quoi ? On ne se contente pas seulement de rejeter nos peurs et nos incompréhensions sur nos congénères, on les reporte aussi sur notre propre condition.

Comme mon amie qui a couché dans sa vie avec bien plus de femmes que d’hommes, bisexuelle « par défaut » selon ses propres termes parce qu’on l’a identifiée comme lesbienne à l’adolescence, qu’elle a été moquée durant tout ce temps, et qu’aujourd’hui « ça l’arrangerait bien plus d’être simplement hétéro ».

Comme Lindsay Lohan (oui, désolée…) qui se cache derrière le « Je n’ai pas envie de me mettre dans une case » parce qu’elle n’assume pas le moins du monde le fait d’avoir entretenu une relation avec une femme (en plus d’être biphobe, Lindsay est de toute évidence lesbophobe, en effet. Double peine.)

Comme j’ai refusé d’être bisexuelle parce qu’on m’a appris (mal) que dans la vie, il fallait faire des choix, et que généralement ces choix étaient plutôt diamétralement opposés. Que j’ai donc désappris mon hétérosexualité en assumant pleinement mon lesbianisme, et qu’aujourd’hui je me retrouve coincée avec ma bisexualité, incapable de la ou de ME considérer comme normale, angoissée à l’idée d’être invisibilisée à nouveau en tant que telle – comme j’avais pu l’être quand je me définissais comme lesbienne.

Parce que contrairement à l’homosexualité ou l’hétérosexualité qui, pour des raisons qui m’échappent, ont souvent un caractère immuable, la bisexualité, elle, est constamment remise en doute. Comme se définit-elle, au juste ? A quel moment peut-on être considéré-e comme bisexuel-le ? Y a-t-il un quota à atteindre ? Est-ce qu’il y a une date butoire avant laquelle il faut avoir fait son choix ? Et surtout, est-il irrévocable ?

Toutes ces questions absurdes laissées sans réponse donnent lieu à des articles de ce genre, où les bisexuelles peuvent éventuellement, je dis bien éventuellement, être considérées comme « des hétéros qui se prennent pour des lesbiennes ». Le coup de poing dans le ventre ? C’est pour la maison.

Une merveille m’a soufflé dernièrement que la bisexualité, c’était le choix du roi. C’est ce que je croyais aussi avant de l’être vraiment, totalement. Être bi-e, en tout cas dans ma vie, c’est au bas mot deux fois plus d’emmerdes. C’est assumer son identité propre avant d’éduquer les un-e-s les autres. Et seulement à ce titre, on est tou-te-s dans le même bateau.

Steffich. (Twitter)

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9 réflexions sur “La biphobie, ma réalité.

  1. hikariyaoi dit :

    Etant bi j’adhère totalement à ce point de vue si, et notamment aux questions que tu te poses car j’ai les mêmes. J’ai aussi les même problématiques: Comme se définit-elle, au juste ? A quel moment peut-on être considéré-e comme bisexuel-le ? Y a-t-il un quota à atteindre ? Est-ce qu’il y a une date butoire avant laquelle il faut avoir fait son choix ? Et surtout, est-il irrévocable ?

    Si tu as la réponse, je suis preneuse.

    . La première fois en asso gay, les mêmes personnes m’ont dit tour à tout: tu es une hétéro curieuse pas faite pour une femme et quand j’ai rencontré mon ex (avec qui je suis restée quasiment 3 ans) tu es une lesbienne refoulée qui était faite pour une femme… Allez chercher l’erreur chez ces gens là.

    • Steffich dit :

      Je crois qu’il faut arrêter de se poser une ribambelle de questions, surtout. Juste savoir faire la part des choses entre les questions qu’on se pose, qui ne regardent que nous, et les questions que les gens autour se posent.

      Pour ma part, j’estime que pour exister en tant que bisexuelle, pour que les gens n’aient pas une idée préconçue de la bisexualité, qu’ils comprennent réellement ce que c’est, il faut leur expliquer, calmement. (C’est ce que je dis rapidement à la fin de l’article.) C’est une question d’éducation… Comme il faut encore expliquer à beaucoup de gens ignorants que l’identité de genre n’a rien à avoir avec l’orientation sexuelle.

      Pour apporter davantage de réponses aux questions que tu évoques et que j’ai survolées dans le billet, je dirai que la bisexualité en tant que telle n’a pas une définition moins flexible que toute autre orientation sexuelle (lorsqu’on parle de ça et pas de sexualité à proprement parler, comme quoi la définition est vaste!)

      Tu es seule à posséder la véritable réponse à la question, lorsqu’elle t’est posée. De quel droit est-ce quelqu’un imposerait son point de vue sur quelque chose qui relève de l’intime pour quelqu’un d’autre ?

      Pour le reste, dès l’instant où le quota, la date butoire, le choix irrévocable ne se pose pour personne dès lors qu’on évolue dans ce putain de système binaire duquel il faudrait vraiment se défaire, le plus possible en tout cas, ces questions n’ont strictement aucun intérêt.

      Enfin, pour les assos gay… C’est le principe de la majorité qui prime, j’ai l’impression, comme dans pléthore de situations au quotidien : beaucoup ont tendance à privilégier leur expérience propre et à mettre au ban toute « exception ». Du coup, l’histoire de l’hétéro curieuse et/ou de la lesbienne refoulée en fonction de qui tu es… ouais, ça ne m’étonne même pas. 🙂 C’est tellement plus « facile » de considérer que dès lors qu’on joue dans une team, on ne peut pas jouer dans l’autre… Il suffit d’en parler avec les gens dotés d’une double culture, comme c’est le bordel.

  2. capetpremier dit :

    «contrairement à l’homosexualité ou l’hétérosexualité qui, pour des raisons qui m’échappent, ont souvent un caractère immuable, la bisexualité, elle, est constamment remise en doute.»

    J’aurais dit, un peu bêtement, je ne sais pas si c’est l’explication (explication qui n’excuse pas ces à priori sur la bisexualité hein): vu qu’un/e bi ne « peux pas » être à la fois avec un homme et une femme (sauf polygamie, et il y a également le cas des transgenres) il/elle est en quelque sorte « une fois avec une femme, une fois avec un homme », c’est une explication qui reste dans les normes, ça évite d’en créer une autre, c’est plus confortable j’imagine.
    Merci pour cet article sinon, dire qu’il existe de la biphobie aussi dans le milieu LGBT peut paraître un brin obvious, mais il faut parfois montrer des choses obvious du doigt pour aider à en faire prendre conscience.

    • lirienne dit :

      On peut aussi être polyamoureux/euses 😉 (mais c’est peut-être ce que tu voulais dire par polygame)

      Sinon les personne trans ne sont pas des hommes et des femmes en même temps, les MtF sont des femmes, les FtM des hommes et les Ft* sont non binaire donc ouai, là c’est possible.

  3. Aderyus dit :

    Bien que n’étant pas directement concerné, j’ai fait quelques rencontre … Et il s’est avéré que je suis sortie avec une bi …

    Et je m’en fou. Et elle a appréciée celà.

    Il y a pas mal de gens qui s’en balance complètement de savoir de qui couche avec qui … Ou de qui aimerait coucher avec qui, ou même de savoir avec qui la personne a déjà coucher avant de coucher avec.

    Je sais que ce n’est pas qu’une histoire de coucherie et c’est volontairement cru. Il ne faut pas hésiter à en parler, ça permet de savoir quelles sont les personnes bien et les gens à éviter ( bon sur le lieu du boulot ça peut être gênant je l’accorde ).

    Après je sais qu’il y a des bi qui aiment ( ont besoin ? ) alterner régulièrement ( et que donc ça gène pour former un couple ) mais là encore la discussion est le meilleur remède, tout les couples n’ont pas une vie sexuelle parfaite et le besoin d’aller voir ailleurs peut être discuter et accepter.

    L’infidélité commence là ou la discussion et la confiance se perdent.

    En conclusion, bon courage, sincèrement, pour vivre comme vous l’entendez.

    Aderyus

  4. Bi aussi, mais avec un homme. Donc je n’en parle pas, tout simplement.
    Pour moi ce n’est pas un choix, ni un concours de « j’ai couché avec plus de femme que d’homme donc je suis lesbienne curieuse ».
    On est bisexuel quand on sent qu’on est attiré autant par l’un que par l’autre, sexuellement et émotionnellement. Quand on rêve des deux, quand on désire les deux.

    • lirienne dit :

      « On est bisexuel quand on sent qu’on est attiré autant par l’un que par l’autre, sexuellement et émotionnellement. Quand on rêve des deux, quand on désire les deux. »

      Non, il n’y a pas de cotât à remplir pour se définir comme bi. On est pas forcément attiré à 50/50. De plus on peut être biromantique ou bisexuel-lle ou les deux, comme on peut être asexuel et gay ou aromantique et lesbienne, etc.

  5. Marie dit :

    Une ancienne amie très proche, lesbienne, qui me dit « t’es pas bi, t’es hétéro; la bisexualité, ça existe pas ».

    Je crois que tout est résumé dans cette phrase…
    Marre de la biphobie.
    De l’invisibilisation. D’être accusée d’être une « traitre à la cause ». Et autres. Je crains de plus en plus les lesbiennes – du coup, je les évite… c’est dur à vivre, et je me sens isolée.

    M

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