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A qui profite le pardon ?

[Avertissement de contenu : viol et injonctions faites aux victimes]

Depuis longtemps déjà, les féministes cherchent à montrer que le viol n’est pas le fait de monstres isolés mais d’individus socialisés, de monsieur-tout-le-monde, d’hommes, de pères, de frères, de maris, de petits copains. Il semblerait que certains aient compris de ce discours qu’il fallait rappeler qu’ils sont des êtres humains et qu’à ce titre ils peuvent faire des erreurs et qu’ils ne faut surtout pas essentialiser ces erreurs pour ne les décrire que par leur crime et en faire des VIOLEURS.

Je dois avouer que je suis assez perplexe face à ces injonctions à l’humanisation, au pardon des violeurs dans une société où 98 % des viols n’ont aucune conséquence sur ceux qui les perpétuent. Je ne prends pas ici la défense du système judiciaire et pénitentiaire. Je pose simplement la question, dans cette société où le viol est un acte sans conséquence pour le coupable, à qui profite ce pardon ? Probablement pas aux victimes.

Quelle est la portée politique de cet encouragement au pardon individuel de la victime à son violeur ? Alors que la lutte féministe cherche à dessiner les parallèles, à montrer les similitudes, à dessiner ce qu’on appelle la culture du viol, on voudrait nous faire croire que la solution ultime serait dans l’hyper-individualisation. On cherche à démontrer que c’est en réduisant le viol au violeur et à sa victime qu’on peut trouver une résolution qui ne passerait que par la relation entre eux et pas dans la manière dont cette relation s’inscrit dans la société. Finalement plus besoin d’arranger l’accueil des victimes par les médecins ou par les forces de l’ordre, plus besoin de proposer d’améliorer l’accès aux soins des victimes, plus besoin de réformer l’éducation des enfants, des adolescents, la solution est à moindre coût et surtout elle dédouane la société de sa responsabilité.

Plus encore, on essaie de nous faire croire que ce pardon, cette humanisation du violeur va à contre-courant de ce que la société propose. Alors même que nous luttons tous les jours contre une culture du viol qui cherche à excuser le violeur1, alors même que la parole des victimes est écoutée, amplifiée et glorifiée quand elle pardonne à son violeur2, on nous explique qu’humaniser le violeur est exceptionnel. Qu’une victime choisisse de pardonner à son violeur, qu’elle choisisse de s’exprimer avec lui, c’est son choix. Il est cependant de la responsabilité de ceux qui vont relayer cette parole de la remettre en perspective, d’écrire par exemple les conditions qui ont permis l’impunité du violeur, de contextualiser en expliquant comment la société a créé les conditions qui ont rendu le viol possible. Il faut expliquer comment la société produit des violeurs. Relayer cette parole et notamment la parole d’un violeur sans cette mise en contexte, c’est extrêmement grave.

Plus encore, il y a une grande différence entre une victime qui se lance dans un processus de justice réparatrice et la glorification médiatique du pardon vu comme seul horizon salvateur pour la victime.

Je ne souhaite pas tomber dans les travers de ce que je dénonce et m’appesantir sur l’aspect personnel du viol. Cependant, il faut le préciser glorifier le pardon d’une victime pour son violeur comme quelque chose d’exceptionnel c’est méconnaitre absolument ce que peuvent ressentir les victimes de viol. Idéaliser le pardon comme solution c’est seulement ajouter une injonction à la liste de celles qu’elles subissent déjà.

1L’exemple médiatique le plus récent qui n’est certainement pas le seul est cet article de france info sur le policier accusé du viol de Théo.

2Là encore l’exemple le plus médiatique est celui de Samantha Geimer dont on rappelle à chaque soubresaut de l’affaire Roman Polanski qu’elle lui a pardonné et qu’on ferait bien d’en faire autant.

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