La biphobie, ma réalité.

 « When we speak we are afraid our words will not be heard or welcomed. But when we are silent, we are still afraid. So it is better to speak. » Audre Lorde

« Quand nous nous exprimons, nous avons peur que nos mots ne soient pas entendus, qu’ils ne soient pas les bienvenus. Mais lorsque nous gardons le silence, nous avons toujours peur. Dans ce cas, autant s’exprimer. »

(Merci _Vi pour la piqûre de rappel implicite.)

Alors voilà, j’inspire un bon coup et je vous le dis, je suis bisexuelle et je ne me sens pas légitime. Je pense à écrire cet article depuis pas mal de temps, mais je ne me suis jamais sentie à ma place. On a pourtant bien essayé de me faire croire le contraire, et certain-e-s continueront à le faire (et je les en remercie, parce que ça fonctionne, parfois.) Or de nombreuses personnes parlent au nom de la communauté LGBT quand en réalité leurs préoccupations sont bassement égocentrées.

Je vous rassure tout de suite, il ne s’agit même pas de moi dans cet article. Pas vraiment. Évidemment, je pourrais vous raconter comment je suis (re)devenue bi mais c’est l’objet d’un autre article que je vous laisse  : faites-en ce que bon vous semble ; ce n’est pas du tout de ça dont je veux vous parler ici.

Il y a quelques mois, j’ai assisté à la projection privée d’un documentaire sur les lesbiennes à Montréal, suivie d’une discussion ouverte. A la fin de la projection, mon amie lève la main pour demander pourquoi la réalisatrice a choisi d’interroger uniquement des lesbiennes. Question somme toute anodine, qui n’a de toute évidence pas plu à l’audience. « Y en a marre des hétéros ! », a crié une femme dans le fond, suivie par une autre : « On peut faire un documentaire rien que sur toi si tu veux ! »

Les gens pestent, grognent, huent mon amie. Outrée, je ne trouve rien de mieux à faire que leur rétorquer bon gré mal gré : « Et les BISEXUELLES, putain ? », complainte étouffée par leur brouhaha incessant. La réalisatrice ne daigne même pas répondre à sa question, lançant à la cantonade : « Est-ce que quelqu’un souhaite lui répondre ? » (mais s’excusera auprès de nous quelques jours plus tard, ceci dit ; au moins ça…) et nous quittons la projection relativement secouées.

Depuis cet épisode, j’ai très envie de vous parler de biphobie. De cette invisibilisation quasi systématique que vivent les bi-e-s, au même titre que les lesbiennes et les trans. Ce qu’elle est, comment elle s’exprime, d’où elle vient, pourquoi elle continue d’exister.

Qu’entend-t-on sur la bisexualité ? Tout et n’importe quoi, du vrai comme du beaucoup moins vrai, à classer par ordre décroissant : « L’amour, c’est pas tant une question de sexe mais de personne », « ça double tes chances de pécho le samedi soir », « c’est une phase », « Non mais assume que t’es goudou, sérieux ! Non, tu veux pas ? Bon bah t’es hétéro, fais pas genre, ça va. Bon allez, t’es « bi », si tu veux, ouais. »

J’exagère à peine. Pourtant, dans un contexte plutôt safe, au lieu d’être montré-e-s du doigt, les bi-e-s sont plutôt serein-e-s. On leur demande leur avis, on les fait participer au débat, on les inclut dans les luttes, c’est rassurant, réjouissant même. Frôler du bout de doigts la sensation d’avoir une voix, d’exister en tant qu’opprimé-e-s. Mais dès qu’il s’agit de se rapprocher d’un peu plus près de la question, les portes de la compréhension mutuelle se ferment petit à petit et l’ignorance se pose en maîtresse de la situation, au sein même de la « communauté » bi-e comme en-dehors.

Le problème bi tient en ce que notre identité est souvent happée, volontairement ou non, par la ou les personnes avec qui nous entretenons des relations dites sentimentales (vous pouvez mettre ce que vous voulez là-dedans, je ne suis pas avec vous dans vos pieux.)

Être bi-e n’est pas suffisant, il faut préciser COMMENT tu l’es. Tu es une femme bisexuelle et tu sors avec une autre femme ? Ton avis compte puisque tu subis au quotidien les mêmes brimades que les lesbiennes : bienvenue au club ! Viens là que je te serve un daïquiri. En revanche, tu es une femme bisexuelle et tu sors avec un homme ? Je ne te le dis pas parce que je suis politiquement correct-e mais tu es quasiment hétéro à mes yeux. Ne t’exprime pas, ne prends pas cette peine, ferme-la, en somme. Tu peux prendre un cookie, quand même.

Je ne sais pas si vous avez tout à fait conscience de la violence à laquelle sont confronté-e-s les bi-e-s, de sa nature. Parce que vous la connaissez, évidemment. Cette violence revêt la forme de l’homophobie, de la lesbophobie, de la transphobie. Dans le lot, souvent, on parle de biphobie parce que, finalement, tant qu’à être uni-e-s dans les luttes, on vit toutes et tous plus ou moins la même chose. NON.

Non, je regrette. L’homophobie n’est pas la lesbophobie, qui n’est pas la biphobie, qui n’est pas la transphobie. Cessez de mettre tout le monde dans le même panier pour vous donner bonne conscience. Des homos lesbophobes, il y en a. Des lesbiennes biphobes, aussi. Des bisexuel-le-s transphobes ? Certainement. Des transsexuel-le-s homophobes ? Probablement. Toutes les combinaisons fonctionnent. Et, devinez quoi ? On ne se contente pas seulement de rejeter nos peurs et nos incompréhensions sur nos congénères, on les reporte aussi sur notre propre condition.

Comme mon amie qui a couché dans sa vie avec bien plus de femmes que d’hommes, bisexuelle « par défaut » selon ses propres termes parce qu’on l’a identifiée comme lesbienne à l’adolescence, qu’elle a été moquée durant tout ce temps, et qu’aujourd’hui « ça l’arrangerait bien plus d’être simplement hétéro ».

Comme Lindsay Lohan (oui, désolée…) qui se cache derrière le « Je n’ai pas envie de me mettre dans une case » parce qu’elle n’assume pas le moins du monde le fait d’avoir entretenu une relation avec une femme (en plus d’être biphobe, Lindsay est de toute évidence lesbophobe, en effet. Double peine.)

Comme j’ai refusé d’être bisexuelle parce qu’on m’a appris (mal) que dans la vie, il fallait faire des choix, et que généralement ces choix étaient plutôt diamétralement opposés. Que j’ai donc désappris mon hétérosexualité en assumant pleinement mon lesbianisme, et qu’aujourd’hui je me retrouve coincée avec ma bisexualité, incapable de la ou de ME considérer comme normale, angoissée à l’idée d’être invisibilisée à nouveau en tant que telle – comme j’avais pu l’être quand je me définissais comme lesbienne.

Parce que contrairement à l’homosexualité ou l’hétérosexualité qui, pour des raisons qui m’échappent, ont souvent un caractère immuable, la bisexualité, elle, est constamment remise en doute. Comme se définit-elle, au juste ? A quel moment peut-on être considéré-e comme bisexuel-le ? Y a-t-il un quota à atteindre ? Est-ce qu’il y a une date butoire avant laquelle il faut avoir fait son choix ? Et surtout, est-il irrévocable ?

Toutes ces questions absurdes laissées sans réponse donnent lieu à des articles de ce genre, où les bisexuelles peuvent éventuellement, je dis bien éventuellement, être considérées comme « des hétéros qui se prennent pour des lesbiennes ». Le coup de poing dans le ventre ? C’est pour la maison.

Une merveille m’a soufflé dernièrement que la bisexualité, c’était le choix du roi. C’est ce que je croyais aussi avant de l’être vraiment, totalement. Être bi-e, en tout cas dans ma vie, c’est au bas mot deux fois plus d’emmerdes. C’est assumer son identité propre avant d’éduquer les un-e-s les autres. Et seulement à ce titre, on est tou-te-s dans le même bateau.

Steffich. (Twitter)

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Risque alpha

Je sais pas pourquoi, et je me sens un peu conne de dire ça alors que je ne milite/bénévole dans aucune association qui travaille là-dedans, mais j’ai l’impression que tout est so fucked up avec la prévention aujourd’hui. Et je m’inquiète pour mes copains pédés. Et je m’inquiète pour mes copines gouines. Et je m’inquiète pour mes copains et copines trans.

Une fois, S. est arrivé en retard en cours. Ce n’était pas son habitude. A la pause, il m’a dit quelque chose comme : « Désolé, j’étais avec un copain à l’hôpital cette nuit. J’étais inquiet. Il fallait que je l’aide. Je l’ai amené là-bas et je suis resté avec lui. » Et j’ai su ce que ça voulait dire. S. s’est fait beaucoup de souci pour son ami pendant plusieurs semaines. Analyses, TPE¹, analyses. Et puis un jour, « il n’a rien ». Et la vie de S. a continué.

Je ne compte plus les fois où les filles qui se sont retrouvées, par un heureux hasard, dans mon lit, m’ont dit qu’elles n’avaient « jamais fait de test » (en fait, si, je peux les compter, mais disons que c’est arrivé souvent). Qui ont été surprises que j’aie, tout près de mon lit, des gants et de quoi faire une digue dentaire. Je ne suis pas un modèle, hein, loin de là. J’ai pris des risques, je prends des risques. Je rationalise comme je peux, j’évite certaines pratiques, je fais des petits arrangements avec moi-même et ma santé. Je pose les limites qui sont les miennes, et je les accorde au mieux avec celles de ma partenaire. Pour certaines, mes limites sont un high standard. Pour d’autres non. C’est comme ça.

Cachez ce virus que je ne saurais voir

On se réjouit de l’ouverture du mariage et de l’adoption à tous les couples. On se réjouit de ce rapport rendu par Olivier Veran qui préconise l’ouverture du don du sang aux HSH², dans les mêmes conditions que tout le monde. C’est bien.
Mais si l’on rappelle que le VIH, l’hépatite C, l’hépatite A, les gonocoques, les chlamydiae, les morpions, et autres joyeusetés existent, que la prévalence du VIH chez les HSH et les femmes trans n’a pas vraiment de quoi nous rendre fières, que le comportement des lesbiennes quant à leur santé sexuelle non plus, c’est au mieux « rabat-joie », au pire « stigmatisant ». Il n’y a qu’à lire les commentaires du moindre article sur le sida dans la presse communautaire pour s’en rendre compte (l’exemple le plus récent concerne une recommandation de vaccination contre la méningite destinée aux gays)

Des bénévoles de Prends-moi étaient un peu partout à la gay pride (y compris en province), distribuant des livrets, des autocollants à qui en voulaient. Combien de participants à la marche des fiertés ont eu la curiosité d’aller voir qu’il s’agissait de prévention ?
Barbieturix a publié récemment (puis retiré) un article d’une sage-femme, qui disait que ce n’était pas très grave de ne pas aller chez le gynéco (même si c’était mieux quand même), qu’un frottis n’est pas nécessaire, après tout, le rapport bénéfice/risque n’est pas vraiment satisfaisant. J’entends l’argument, mais quel est l’effet de ce discours sur une population à risque qui va beaucoup moins chez le gynéco que des femmes cis hétéros (moi la première) ? Que gagne-t-on à maintenir l’idée qu’un gynéco, c’est tout juste bon à faire un frottis et une palpation des seins ?

J’ai envie que tu vives !

On vient à peine d’abolir un des privilèges hétérosexuels — celui de voir son couple et ses enfants protégés par l’institution du mariage — et personne n’a envie d’être un pisse-froid. Mais ce n’est pas fini, loin de là. Et quoiqu’en pensent certains, la communauté est essentielle. C’est une communauté de lutte.

J’ai peur, parce que ces derniers mois ont été particulièrement éprouvants pour tous les transpédégouines, et on sait que lorsque l’estime de soi est mise à mal, les comportements à risque se multiplient. L’homophobie tue, parce qu’elle nous fragilise dans nos têtes et dans nos corps. J’espère vraiment que les prochains chiffres sur l’incidence du VIH seront bons. En attendant, et parce que je ne sais pas quoi faire de mieux, prenez soin de vous les copines. Vous êtes belles.

– Gigi

Quelques liens utiles (liste non exhaustive) :

– pour les gays : le site Prends-moi
– pour les lesbiennes : le site du CRIPS et la brochure Tomber la culotte
– pour les trans : la brochure Dicklit et T claques (pour les FT*) et la brochure Santé sexuelle et produits psychoactifs

1. traitement post-exposition : voir notamment http://www.actupparis.org/article3030.html
2. hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes

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Nos identités sont politiques

Les choses aléatoires m’avaient dit que si j’avais envie de mettre un texte ici j’étais la bienvenue. Du coup Cassandra prend le clavier pour un petit texte en mode divergence des luttes.  Suite à la mort de Clément Méric il y a eu un rassemblement dans ma ville, l’asso militante LGBT a relayé cet appel à rassemblement et j’ai pu lire ceci (j’ai mis certains passages en gras) :

« […] Attention aux prises de position trop rapides au nom de [l’Asso]. Souvenez-vous que nous ne sommes pas un parti politique. » G.B

« faudrait peut être arreter de manifester pour n importe quoi… je respecte ce militant mais je vois pas pourquoi moi gay devrais je manifester… vu l ambiance actuelle la discretion serait pas un mal » L.L.G

« [L’Asso] est extrème gauche ! Je ne vois pas le rapport avec un centre lgbt… La politique ne devrait avoir aucun rapport avec [l’Asso]… » C.L

« Cet assassinat n’est que politique et n’a rien à voir avec le combat que [l’Asso] mène ! » L.L.G

« Quelque soit son bord ou sa famille politique tout le monde pouvait manifester pour ou contre le mariage pour tous , preuve qu’il n’y avait rien de politique contrairement à cet événement tragique… » L.L.G

« Je ne vois toujours aucun rapport avec la politique et une asso gay. […] » C.L)

Je trouve insupportable le fait que certain-e-s assimilent les antifas aux fascistes qu’iels combattent (en les présentant comme tout aussi violents, ne cherchant que la baston, des ultra-gauchistes, des extrémistes… comme si les deux se valaient) mais je ne parlerai pas des antifas ou de Clément Méric ici. D’autres sont plus légitimes que moi pour cela (commencer par fouiller ici me semble une bonne idée).

Je vais paraphraser deux choses aléatoires dans ce texte.
La première nous dit que nous avons tou-te-s grandi et nous vivons tou-te-s à cis-hétéro-land. La seconde nous dit que sa vie privée est toujours politique.

Nous mangeons du prosélytisme cis-hétéro-patriarcal dès la naissance. La propagande cis-hétéro-sexiste est partout. Dans les jeux qu’on nous offre quand on est enfant. Dans les livres qu’on nous lit enfant et que nous lisons en grandissant. Dans ce que nous voyons à la télé. Dans les contes, dans les légendes, dans les mythes. C’est sur le net. C’est dans nos rues. Ce sont nos familles, nos ami-e-s, nos collègues de travail. Et c’est un peu en nous.

Une amie a récemment annoncé sur Facebook qu’elle était enceinte d’un garçon, il y a un an elle accouchait d’une fille.
Il faudra acheter des vêtements pour garçons ont dit certain-e-s.
Il ne reste qu’à lui acheter un armure, une épée à deux mains, des dès [pour le jdr] et un ballon de rugby, a ajouté quelqu’un-e.
Moi j’ai félicité cette amie et j’ai eu un petit pincement de cœur pour cet enfant.

Pas encore né et déjà cantonné à un rôle genré. Si ça continue on va créer des perruques pour les bébés (je refuse de vivre dans un monde où ceci n’est pas un fake), histoire d’enfermer au plus tôt l’enfant dans un carcan de genre.
Les opposant-e-s de la « Théorie Du Gender » prétendent que les différences de comportement entre leurs garçons et leurs filles relèvent de la nature, de l’inné. Iels s’opposent à ce qu’on essaye de rétablir un peu d’égalité entre fille et garçon en CP, cela risquerait de perturber leurs enfants. C’est clair que ce serait dommage de ruiner 6 années de bourrage de crâne intensif pour faire entrer les enfants dans des normes transphobes, homophobes et sexistes.

Qu’est-ce qui est privé et qu’est-ce qui est public dans nos vies?

Les sentiments homos devraient rester de l’ordre de la vie privé. Pas le droit de se tenir la main, pas le droit de s’embrasser, pas le droit de parler de nos sentiments, pas le droit de les montrer. Je suis prête à parier que les militant-e-s de la manifestation dite pour tous seraient ravi-e-s de voir la France faire comme la Russie et interdire le « prosélytisme homosexuel », menacé-e-s de prison ou d’amende si on montre ou parle de nos sentiments homos, mais sans homophobie aucune.
A côté de cela le fait que des hétéros s’affichent publiquement ne semble pas poser de problème. Pendant que je prenais quelques notes pour ce texte un couple cis hétéro s’embrassait à pleine bouche. S’affichant clairement et sans peur. Ce couple était voyant, bruyant, qu’il dévoile une part de vie privée ne semblait déranger personne. Leurs sentiments ont le droit d’être publics et personne ne vient parler de prosélytisme hétérosexuel.

Les trans devraient se fondre dans la masse.
Il faut correspondre à l’archétype du genre dans lequel on se reconnait.  Surtout ne pas parler de transition.
Etre invisible.
Les trans sont souvent critiquées car iels seraient des caricatures de leur genre. Il y aurait beaucoup à dire sur cela mais je parlerais de cela une autre fois, ici ou ailleurs. Ce qu’il est important de souligner c’est que les psychiatres prétendument expert-e-s des questions trans font tout pour que les trans correspondent à ces stéréotypes de genre. Quand on ne correspond pas à la vision cis-hétéro-sexiste de ces psys on se retrouve un peu à devoir se débrouiller par soi même. Et il faut aussi rappeler que nous avons tou-te-s grandi dans une société qui est cis-hétéro-sexiste alors pourquoi un-e trans avec une vision sexiste de Lhôme™ et Lafâme™ serait plus coupable qu’un-e cis avec la même vision des choses?

Il faut croire qu’il est plus simple pour certain-e-s de considérer les trans comme allié-e-s du patriarcat plutôt que comme des victimes vivant une oppression spécifique.

Nos vies devraient donc rester privées, invisibles, au placard.
Et pourtant les cis-hétéros parlent beaucoup des trans, bi-e-s, gouines et pédés (TBGP). Nous sommes d’abord un sujet de plaisanterie pour certain-e-s. Les homos, les trans, ces Autres qui ne sont pas vraiment « nous » ahah comme iels sont drôles! Et que je t’abreuve de stéréotypes et de généralités histoire de bien se marrer et de se rassurer sur sa virilité, sa féminité, sa sexualité. Si nous sommes hors de nos placards (out) nos vies sont disséquées. Tout ce qu’on fait, pense, dit, n’est plus perçu comme l’acte, la pensée, le discours, d’un individu mais comme celui d’un-e trans, d’un-e bi-e, d’une gouine, d’un pédé. On devient « la LGBT » et on nous renvoie encore ces stéréotypes, des fantasmes nés de la peur.
Quand on est out on nous impose de bien cacher nos vies et nos sentiments et en même temps on fouille nos vies privées pour rendre public le moindre petit truc individuel, grossir le trait pour attaquer l’ensemble des TBGP.

A côté de cela les cis hétéro peuvent se dévoiler.
Les cis-hétéros ont le droit d’être publics, visibles, limite exhibitionnistes. Tout ce qui sert la propagande cis-hétéro-patriarcale peut se montrer sans problème.
Pas besoin de faire un coming out quand on est cis-hétéro. Le placard on connaît pas. Et on prendra grand soin de rappeler qu’il ne faut pas généraliser les actes d’individus. Plus de 80% des violeurs sont des hommes cis hétéros mais si on rappelle ce fait on va avoir le droit à une cohorte de mecs cis hétéros qui vont venir dire qu’il ne faut pas généraliser, qu’EUX ne sont pas comme ça. Ne pas généraliser alors qu’on a juste énoncé un fait. Nous vivons dans une société où on peut stigmatiser les « minorités » de dominé-e-s mais pas celle des dominants.
Nous vivons à cis-hétéro-land.

Et comme je l’ai dit au début ce bourrage de crane, ce lavage de cerveau pour faire de nous de bon-ne-s petit-e-s cis-hétéro-sexistes commence dès la naissance (voire avant quand on prépare la naissance de « bébé »).
Nous ne grandissons pas dans des boîtes, coupé-e-s de toute influence mais dans une société cis-hétéro-sexiste. Quand la tour Eiffel a été illuminée aux couleurs de l’arc-en-ciel on a pu voir bon nombre d’homophobes hurler contre le vilain lobby de la LGBT. Le fait qu’au final c’était en hommage à Nelson Mandela ne change rien au fait que cette réaction a prouvé que ce qui dérangeait réellement les opposant-e-s à l’égalité des droits LGBT n’était pas l’ouverture du mariage au couples homosexuels, ni la possibilité pour ces couples d’adopter ou la reconnaissance de la filiation mais juste la visibilité des LGBT. On castre bien les trans ai-je dit sur mon blog en critiquant cette volonté de nous enfermer au placard.

Parlons d’Ariño et de Bongibault, ces homosexuels que la manif dite pour tous à mis en avant ces derniers mois. Les deux ont une position de repentance par rapport à leur homosexualité, le premier en prônant l’abstinence, le second en luttant pour la supériorité naturelle du couple hétéro, reconnaissant alors sa sexualité comme naturellement inférieure (c’est ce qu’on appelle de l’hétéro-sexisme) au final deux figures qui non seulement ne dérangent nullement le cis-hétéro-patriarcat mais en plus vont dans son sens et militent pour que perdure la domination de l’homme cis hétérosexuel.

Nos vies ont donc, que nous le voulions ou non, un aspect politique. Dans une société cis-hétéro-sexiste, être visible quand on est trans et/ou bi-e, lesbienne, gay c’est un acte politique. Etre visibles (et fier-e-s) c’est montrer que contrairement à ce qu’on nous rabâche depuis la naissance le modèle cis-hétéro-sexiste n’est pas supérieur. Evidemment les assos qui font du militantisme LGBT sont politiques et quand des hommes politiques ont des discours LGBT-phobes ces assos ont le devoir de le signaler.

Militer contre l’homophobie, la lesbophobie, la biphobie et la transphobie c’est politique. Même les assos festives et sportives LGBT sont politiques car elles font de la visibilité LGBT.

Et quand un militant contre l’homophobie est tué par un homophobe la moindre des choses est de relayer les appels au rassemblement en sa mémoire, même si la lutte contre l’homophobie n’était pas son seul combat. D’autant que la montée du fascisme n’est pas sans lien avec ces manifestations dites pour tous, c’est dans ces manifestations que les groupuscules fascistes ont pu se rencontrer, recruter et se renforcer. Les manifestations de ces derniers mois ont montré l’étendue du sexisme, de l’homophobie et de la transphobie en France. Elles ont aussi montré le manque de conscience politique de la plupart des militant-e-s LGBT.

Je suis fatiguée.

Que certain-e-s ne voient pas l’aspect politique de nos vies, ne connaissent rien de notre histoire militante (ignorant parfois jusqu’au nom de Stonewall), ne savent pas comment militer sans fric, ne voient la pride que comme un événement festif.

Que certain-e-s militant-e-s tiennent des propos sexistes, racistes, validistes, transphobes, biphobes, lesbophobes, homophobes (…) ou laissent passer ce type de propos.

Et à côté de ça je survis ma vie de trans, gérer ma dysphorie un peu plus présente chaque jour, ne pas m’enfermer chez moi, essayer de rester visible, d’être politique. ne pas laisser tomber, ne pas me laisser envahir par le ras le bol. Je rêve de fuite. De tout abandonner et de me barrer et d’essayer d’oublier ma tristesse et ma colère. Mais en attendant j’écris.

– Cassandra

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Le disempowerment: Savoir quand fermer sa gueule

A peu près tout ce que je sais de la Justice Sociale, je l’ai appris sur tumblr. Les concepts de dominants, d’alliés y sont utilisés à profusion pour symboliser les rapports de force de l’oppression (ceux-ci étant bien évidemment des catégories glissantes). En effet, étant blanche, je ne subirai jamais le racisme, institutionnel ou isolé. Je n’ai jamais subi de discrimination sur la base de ma couleur de peau dans le domaine de l’éducation, du travail, de la justice ou encore de l’accès aux soins médicaux.

Je suis en revanche lesbienne, ce qui signifie que je subis au quotidien à la fois l’homophobie/la lesbophobie (deux oppressions que je préfère distinguer) et le sexisme. La liste ne s’arrête pas là, je suis également physiquement valide (mentalement, c’est moins évident), cisgenre, relativement mince (mais j’ai eu des périodes de fort surpoids, donc j’ai connu la grossophobie)  j’ai grandi en ville, sans oublier dans la classe moyenne, etc.

Tout ceci débouche sur une réalité complexe, faite d’oppression et de privilèges simultanés. Il y a des sujets sur lesquels il est légitime que je m’exprime, et d’autres sur lesquels il me faut me taire et écouter.

Une leçon très précieuse que m’a offerte tumblr est d’apprendre à savoir quand fermer sa gueule. Ca ne vient pas naturellement, étant donné qu’on m’a toujours appris à débattre, donner mon avis. Je sais, c’est dur de lire qu’au final, on n’est pas un flocon de neige unique et merveilleux, que notre parole n’est pas toujours d’or.
Donc oui, essayer de fermer sa gueule lorsqu’on n’est pas légitime, c’est important. Cela requiert de checker, constamment, ses privilèges. De reconnaître que l’on ne sait rien d’un sujet, ou que notre avis n’a tout simplement aucune importance.  C’est, pour moi, une manière de désamorcer ton privilège, autrement dit; le disempowerment. Je n’ai pas vraiment d’avis sur la démarche à adopter ensuite: ne pas utiliser la plateforme que notre privilège nous accorde, ou au contraire la céder à une personne opprimée pour qu’elle puisse s’exprimer (y’a certainement davantage de solutions auxquelles je n’ai pas pensé).

Et cela m’amène au coeur du sujet: Dominant, combattre l’oppression intériorisée c’est pas ton job. L’intériorisation de l’oppression est une technique de survie pour un opprimé. Et la lui reprocher, c’est comme foutre des claques à quelqu’un toute une journée et l’engueuler parce qu’il a mal.

Moi aussi, la misogynie chez les meufs, l’homophobie chez les queers, ca m’écoeure. Il n’empêche que j’ai perpétué les deux, et qu’à certains moments, c’était ma seule arme pour garder la tête hors de l’eau (heureusement, j’ai commencé à désapprendre toute cette merde). Si tu ne vis pas ces oppressions, tu n’as pas d’avis à avoir sur la question. Ca ne te regarde pas. Et tu n’as certainement pas à venir m’expliquer comment m’affranchir de tout cela.

mer

Jpense notamment à un certain gay(blanccisriche) qui s’est pas mal démené cette année pour nous niquer le moral. Personnellement, je pisserais bien sur son gazon. Mais je connais la violence du placard, je connais la violence de l’homophobie, la peur tétanisante du rejet parce que t’as vu des potesses se faire jeter de chez elles. De toute cette merde, j’ai hérité diverses maladies mentales, donc je suis en mesure de lui cracher dessus, j’en ai gagné le droit.

Un hétéro n’a pas la moindre idée des blessures que ca inflige, n’a pas à exiger de quelqu’un un courage qu’il n’aura lui-même jamais besoin de démontrer.

Il ne s’agit pas uniquement d’une question de légitimité. Par exemple, un homme qui vient reprocher à une femme sa misogynie intériorisée recrée une situation dans laquelle il domine celle-ci. Il parle à sa place, d’un sujet qu’elle connaît intimement, contrairement à lui. Il la silencie tout en niant son privilège, et recrée ainsi une situation de domination.

Cela donne d’ailleurs parfois lieu à des situations effarantes où le concept de ‘misogynie intériorisée’ est instrumentalisé pour piétiner les choix conscients de femmes qui décident de porter le voile, ou de mettre du rouge à lèvres et des talons. T’approprier ce concept pour perpétuer ton propre pouvoir sur les meufs, c’est pas mignon, ca fait de toi un gros caca.

Ce qu’un dominant (catégorie dont je fais parfois partie, heing) doit faire, c’est plutôt se demander: ‘Et toi, tu fais quoi pour rendre l’espace public moins oppressif pour cette personne?

-Janis Bing.

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Polyvalence, divergences.

Moi j’y ai cru.
J’ai bien aimé.
Et puis on en a vraiment besoin. D’écrire, de témoigner, d’espaces où c’est possible.
Puis j’ai lu.
Et c’est juste au détour de quelques mots, quelques phrases, toujours maladroites, toujours pas pensées comme ça. Mais je l’ai lu. Le rejet, la haine, le mépris, la stigmatisation.
« Y a deux mecs noirs » (1)
« Je suis un homme, sur le plan biologique. » (2)
« cet attardé congénital » (2)
« dans certains contextes puant l’hormone mâle » (2)
 » juste d’un fils de pute » (3)
 » Être victime de sexisme est un fait, pleurnicher de déboires entre sexes opposés en est un autre. » (4)
Et je me suis demandé si ça allait un jour changer.
Que l’on ne soit pas capable de créer des espaces où sous couvert de féminisme on fait du sexisme, du racisme, de la transphobie, de l’essentialisme, de la putophobie devrait nous faire nous interroger.
On a le droit de faire des erreurs et on a le droit de se remettre en question.
On a le droit de demander des comptes et on a le droit d’attendre des changements.
L’empathie c’est bien, lorsqu’elle ne va pas toujours dans le même sens.
Celui des privilégiéEs.
Alors c’est bien de faire des réunions, des textes, des interventions, des chartes sur la bienveillances, les dynamiques d’oppression, le safe.
Sauf que moi j’en ai rien à foutre qu’on soit bienveillantE avec moi. Et jme sens pas plus libre ou plus en sécurité entouré de féministes cis que quand je suis entouré de connards cis-het. Et je sais très bien que je ne serai jamais safe nulle part, et je m’en branle.
Je me sens pas mieux à l’intérieur que dehors et je veux être nulle part.
Moi ce que je veux c’est qu’on arrête de faire croire qu’on est uniEs quand on rêve toutEs de s’étriper.
Qu’on arrête de faire croire qu’on en a quelque chose à foutre de ce que d’autres vivent alors qu’on continue à leur cracher à la gueule après.
Moi j’aimerais bien que nos mécanismes pour faire face à la violence qu’on subit ne nous servent pas à ostraciser et rejeter les personnes qui sont encore plus dans la merde que nous.
Mais partout, tout le temps, dans la société ou dans nos milieux militants so radicaux, on se retrouve toujours à refaire ça.

Faudrait peut être commencer à avouer qu’on a échoué.

Si on veut construire quelque chose qui ne s’effondrera pas.

(1)http://polyvalencemonpote.com/mon-pire-souvenir-suite-et-fin-jespere/
(2)http://polyvalencemonpote.com/comme-les-autres/
(3)http://polyvalencemonpote.com/le-testeur-et-limpure/
(4)http://polyvalencemonpote.com/vs-letexte/

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Théorie ou études de genre?

En mars, Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes, porte-parole du gouvernement et Vincent Peillon, ministre de l’Education nationale évoquaient  l’idée de refonder l’école par l’inscription dans les programmes, dès le plus jeune âge, de l’égalité entre les filles et les garçons.

 A l’origine de cette volonté, quelques constats, que l’on peut trouver sur la page du ministère de l’Education nationale. Si les filles réussissent scolairement mieux que les garçons, elles n’ont pas le même parcours. Aux matières scientifiques et technologiques, elles préfèrent par exemple la littérature.  Afin de lutter contre ces différences, le gouvernement s’engage notamment à dispenser une formation « dans les écoles élémentaires [qui] assurera les conditions d’une éducation à l’égalité de genre ».

 Pourquoi « égalité de genre » ? Les gender studies (études de genre) s’attachent à montrer que ces différences entre les filles et les garçons résultent de mécanismes sociaux à l’œuvre dès la naissance  Elles permettent de mettre en lumière tous les stéréotypes qui pèsent dès l’enfance. Est en jeu dans une telle proposition la déconstruction de ces mécanismes sociaux qui tendent à perpétuer la division entre les filles et les garçons selon leurs sexes.

 Dans la pratique, plusieurs options sont envisageables afin de lutter contre ces inégalités. Promouvoir des métiers dits d’homme pour les filles et vice versa, par exemple. Prévenir les comportements sexistes passe également par les jeux et les lectures, qui ne devraient pas être « genrés » : arrêter de donner des voitures et des déguisements d’indien aux garçons, des poupées et des costumes de princesse aux filles. En Suède, la réflexion va jusqu’à la création de toilettes mixtes à l’école.

 Cet apprentissage de l’égalité des genres va de pair avec une lutte contre l’homophobie. C’est en tout cas ce que le SNUipp-FSU, un syndicat étudiant, estime, proposant un rapport de 192 pages pour éduquer contre l’homophobie. Pour sensibiliser les enfants à l’homosexualité et à l’homoparentalité, des livres comme « Jean a deux mamans » pourraient se trouver sur les étagères des classes primaires.

 

Une crainte : la négation du sexe biologique

La polémique avait commencé en 2011 avec les manuels de SVT. Aujourd’hui, cette perspective d’égaliser les genres à l’école a été saisie par La Manif Pour Tous, après des semaines de lutte contre le mariage pour tous. Craignant l’enseignement d’une « théorie du genre », le collectif est descendu dans les rues le 3 juin. Leurs craintes principales : que soit niée l’existence des sexes biologiques, que puisse être affirmée l’existence d’un genre neutre (ni homme, ni femme), ou encore,  faire «  croire qu’un couple de même sexe est l’équivalent d’un couple homme-femme du point de vue de la filiation ». L’égalité entre les filles et les garçons, c’est une chose, mais apprendre à une petite fille qu’elle peut se comporter comme un garçon, de même qu’elle peut épouser une autre fille plus tard, c’en est une autre. Il n’en fallait pas plus pour raviver la polémique autour d’une certaine idéologie du genre. Le 4 juin, l’Assemblée nationale renonce à la référence à l’ « égalité de genre », lui préférant une « égalité entre les hommes et les femmes ».  Une victoire pour les détracteurs de la « théorie du genre ».

La théorie du genre n’existe pas

Sauf que cette soi-disant « théorie du genre » n’existe pas, comme le rappelle la ministre du Droit des femmes. Le genre n’est qu’un concept pour penser les inégalités et les rapports sociaux entre les sexes. Les gender studies renvoient en fait à des recherches en sciences humaines, à un domaine d’études interdisciplinaire portant sur la représentation et l’identité de genre : sociologie, psychologie, histoire… Etudier le genre, c’est s’intéresser à la façon dont la société crée les inégalités entre les genres, et proposer des solutions pour les réduire puis les faire disparaître. Parler de « théorie » du genre, c’est en faire un usage polémique et dépréciatif.

 D’abord lié au mouvement féministe dans un contexte de révolution sexuelle, le terme « gender » est né aux alentours des années 1970-80 aux Etats-Unis, bien qu’il ait été emprunté à des études de psychologie datant des années 50. C’est avec la parution de Gender trouble (Trouble dans le genre) (1990) de Judith Butler, que le monde entier a commencé à être imprégné par les gender studies. Pour elle, « Alors que le « sexe » est une sorte de « fait », le « genre » est une construction sociale. Il désigne l’ensemble des significations culturelles qu’assume un corps sexué. Le sexe, lui, est conçu comme une présupposition biologique, un socle plus ou moins fixe et invariable. Dans sa formulation première, le genre est lié au sexe : il le présuppose et agit à partir de lui. Le genre est une construction du sexe. »

 Simone de Beauvoir est connue pour cette phrase extraite du Deuxième sexe (1949) : « On ne naît pas femme, on le devient. » S’inspirant de la pensée de celle-ci, la philosophe américaine propose ainsi une distinction entre le sexe et genre.

 S’agit-il pour autant de nier les différences entre les deux sexes ? Pas du tout, et à ce sujet Judith Butler dit ne pas être « tout à fait idiote » : « je sais qu’il y a des différences biologiques entre les sexes et je ne les nie pas. Mais dire ces différences ne suffit pas, il nous faut aussi les spécifier. » Cette spécification passe par le discernement entre le biologique et le culturel.

 Les gender studies, c’est ainsi tout un ensemble de travaux et de recherches visant à mettre en lumière la façon dont, à partir de différences biologiques, nous – la société – construisons des différences genrées qui n’ont pas lieu d’être. Vouloir réformer l’école en prônant une égalité de genre dès le plus jeune âge, ce n’est pas imposer une idéologie aux enfants, mais c’est prendre en compte les recherches existantes en gender studies et laisser aux enfants la possibilité de se construire loin des stéréotypes sexués et de la norme qui, selon les mots de Judith Butler, « est de l’ordre du fantasme ».

Marine – https://twitter.com/marine_mlb

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Fem & Pouvoir.

Je suis pas fan des étiquettes, des petits mots qu’on s’appose sur la peau pour se réduire. Mais je suis gouine et plutôt féminine. C’est-à-dire que je suis à l’intersection de la lesbophobie et du sexisme. Avec d’autres, on appelle ça la femphobie. Au départ, il y a la silenciation, le refus d’entendre et le refus de croire. Je suis fem parce qu’on ne me croit jamais quand je dis que je suis gouine. Sans aucune exception, tou-te-s les hétéros et toutes les gouines que j’ai rencontrés s’accordent sur ce point : je fais pas gouine. Du pote avec qui tu discutes en soirée, jusqu’à la meuf dans ton lit : « mais mais t’es sûre que t’es gouine ? ».

Puisque visiblement, il est nécessaire de se justifier : disons que je suis fem.

 

En quoi fem est-elle une réponse à la lesbophobie ?

J’essaie, avec mes petits bras délicats, de démonter la gueule de l’idée selon laquelle « ça se voit ». À la taille de tes ongles, de tes cheveux, Non si tu me croises dans la rue, tu ne peux pas savoir quel était le genre de mes trois dernier-e-s partenaires. Devine quoi ? C’est vrai pour toutes les personnes que tu croises ! En fait, les fems vont sauver l’humanité de tes prêts-à-penser à la con.

Non, parce que je porte les cheveux longs, un mini-short, des résilles et du vernis rose pétasse, tu n’as pas le droit de croire que je suis hétéro.

 

En quoi fem est-elle une tarte dans la gueule du sexisme ?

Parce que c’est quand même bizarre hein, que ce soit la voix des plus féminines qui soit toujours minorée, ridiculisée.

Ma fem-ité et mon féminisme marchent ensemble.

Fem, c’est de la féminité acquise, réappropriée.

C’est redire encore et encore, que porter des talons et des minis n’a pas grand chose à voir avec le fait d’être meuf.

Je ne suis pas plus légitime à porter des résilles que qui que ce soit. Je ne suis pas né* prédisposé* au rouge à lèvres. Comme n’importe quel être humain, si je veux tenir en talon de douze, je devrais d’abord me péter la gueule pour apprendre. Je devrais apprendre quelle crème mettre sur ma peau, comment coiffer mes cheveux, me vernir les ongles sans trop dépasser (23 ans, je sais toujours pas colorier dans les bords), m’épiler les sourcils.

Je suis fem parce que je sais que c’est un atelier, que je ne prends pas tout et pas tous les jours, que j’ai un niveau bien planté dans le crâne et que la bulle est bien au centre quand je suis maquillée et poilue, quand au bout de mes jambes à résilles, j’ai des baskets de skate, que je ne pique les fringues de mon père qu’à condition d’avoir les cheveux longs et un peu de vernis.

 

Être fem ne fait pas de moi une vraie fille.

Me maquiller les yeux ne me rend pas meilleure que celle qui se maquille la moustache.

Je n’utilise pas ma fém-ité comme un outil de compétitivité. Je ne l’utilise pas pour me placer au dessus des autres sur le marché de la meuf.

Être fem alimente ma sororité, mon respect pour celles qui y arrivent plus que moi, qui y ont mis plus d’effort ou plus de goût. T’enflammes pas pétasse, tu sais moi j’te trouve vraiment classe.

Je sais que ton amour des mini-jupes n’a rien à voir avec tes statistiques sexuelles, qui elles-mêmes n’ont rien à voir avec la choucroute.

Être fem implique de ne pas rabaisser les autres selon leur façon de se fém-iser, d’essayer de ne pas me rabaisser moi-même en comparaison.

C’est prendre conscience qu’on peut retirer un certain pouvoir de la fem-ité et essayer de le redistribuer. La fem-ité me place parfois à un niveau confortable (?) sur l’échelle de la beautécratie et sur celle de l’hétérosexisme.

Il m’arrive de passer pour jolie, c’est-à-dire conforme aux normes de beauté et que les gens m’écoutent plus pour cette raison, d’être considérée plus humaine. Parfois c’est tout l’inverse. Je passe très souvent pour hétéro, même mécanisme : plus écoutée, identité neutre, certifié humain. Au dos de cette pièce, il y a toujours la douloureuse et problématique invisibilité.

 

Être fem n’est pas un privilège parce qu’on vit dans un monde sexiste, mais parce que ce sexisme est complexe, la femité offre parfois des zones de répit.

 

Je suis fem parce que je refuse de craindre l’épouvantail de la potiche ou de la salope. Je ris à la tronche de ton épouvantail, je le désamorce.

Je vais prendre tous tes symboles de merde et je vais mettre une personne pas du tout comme tu veux dedans.

Je vais pirater tes codes.

Je suis gouine, branleuse, misanthrope et certains jours je te jure que j’ai la gueule à Barbie. Et ça ne fait pas de moi une idiote.

Je le fais pour personne, pas pour le patriarcat, pas même pour les meufs.

 

Enid B.

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Nos amours resteront plus fortes que leur haine

Ami lecteur, amie lectrice, toi qui viens ici, j’ai une confession à te faire. Je suis une meuf qui aime les meufs.

Politiquement, je me définis comme gouine, féministe. Identitairement, je suis quelque part entre fem et butch. Je ne sais pas trop, alors je dis « queer », C’est bien queer. Un peu fourre-tout, certes. Sexuellement, je suis ce qu’on pourrait appeler bisexuelle avec un pourcentage plus fort pour les meufs.

Je te raconte tout ça car le climat hostile que nous vivons et que je vis en France en ce moment me donne envie de crier un bon coup.

J’ai longtemps été hétéro. Ma première relation sexuelle était pourtant avec une autre fille de mon âge. C’était court, c’était cool et je me suis posé beaucoup de questions. J’ai grandi dans une famille hétéro, avec un entourage hétéro. Je n’avais jamais vu de meufs lesbiennes ou bisexuelles.

Après cette relation, et alors que je couchais aussi avec des garçons, je me suis demandé « suis-je bisexuelle ? Suis-je lesbienne ? ».

Je me suis posé toutes ces questions dans une ignorance la plus profonde concernant les notions d’identité de genre, d’orientations sexuelles, de politisation, de communautarisme et de féminisme ou que sais-je.

La réponse a été vite claire quand ma classe de lycée a soudainement appris que «Mary broute du minou ». Pendant deux semaines, toute ma classe de terminale a donc décidé de ne plus m’adresser la parole. J’étais seule et isolée avec pour seule camarade ma meilleure amie de l’époque. Lorsque je passais devant certains groupes de ma classe, je voyais leur regard dégoulinant de mépris. Le bruit a commencé à courir que « Mary broutait du minou ». Et puis il y a ce garçon, celui qui a dû se sentir assez en confiance pour parler au milieu d’une majorité de filles que représentait ma promo de terminale. Il s’est exclamé devant tout le monde : « alors Mary tu broutes du gazon ? ». Et tout ça lui a paru si normal comme question intrusive, dégueulante de mépris et de lesbophobie.

Les tensions se sont apaisées, ils avaient pu tous parler à travers sa voix. « Mais… Mais vous faites quoi entre filles ? » m’a demandé une de mes camarades. Avec ce regard à la fois candide et désespérément ignorant de la fille bio qui ne s’est donc jamais demandé comment pouvait être un rapport sexuel en dehors d’une pénétration phallique et hétéro ‘convenable’ d’un homme cisgenre à une femme cisgenre. Comment pouvait être une relation entre deux meufs en dehors de la bête norme hétérosexiste et cis-centriste.
J’ai rangé mon questionnement personnel à l’intérieur de moi et je ne me suis plus posé la question.

J’ai eu beaucoup de copains, d’amants, de relations sexuelles avec des hommes cisgenres hétéros. J’aimais ça. Je peux toujours aimer ça. Peut être. Je ne sais.

Je ne me posais plus la question de savoir si j’étais bisexuelle ou lesbienne ou une meuf qui aime les meufs parce que tout ce que m’avaient appris ces deux semaines, c’était que faire ce genre de choses m’exposait à de la lesbophobie, du mépris, du sarcasme, des questions beaucoup trop intrusives.

Parfois, quand je buvais un peu trop, je flirtais avec des meufs. En secret, en silence, avec moi même, je regardais les meufs. Parfois, mes fantasmes n’étaient plus hétéros. Mon regard sur les meufs sexualisées de mes comics, de mes bandes-dessinées était toujours un regard de désir, de fantasme. Je prenais ça pour un simple regard externe.

Mais je ne disais rien car il fallait être hétéro. C’est ce qu’on m’avait appris: une femme va avec un homme, ils sont dans couple exclusif, genré, puis un jour ils se marient et font des enfants. Et puis, pensais-je, je n’ai aucun avenir avec une meuf. On ne pourra jamais se marier. Avoir des enfants. Il faudra toujours se justifier. Je ne pourrai pas la tenir par la main. On devra toujours répondre aux regards, aux questions.

Pendant tout ce temps où j’ai été hétéro, j’ai pu aimer des meufs. Je n’ai jamais été très exclusive mentalement. Et je prenais cette grande affection pour une forme d’amitié très forte.

Il y a deux ans, j’ai réalisé que je me sentais pansexuelle. Que j’aimais plutôt indifféremment du genre et du sexe. Ca a été un premier choc et je n’ai pas vraiment vécu ça comme quelque chose d’agréable : parce que la question d’une différence se posait et qu’il faudrait affronter le regard d’autrui. Que mes repères étaient chamboulés. J’ai remisé l’affaire au placard et n’en parlons plus.

Il y a 6 mois, j’ai eu une escalade de violence interne qui m’a amenée à réaliser que j’étais gouine. Gouine. GOUINE. Je ne sais pas quand, ni pourquoi, ni comment, mais j’ai réalisé soudainement que les meufs me manquaient. Beaucoup, Vraiment. Beaucoup et vraiment trop. Je me suis demandé si je ne me sentais pas gouine parce que j’intellectualisais beaucoup les choses, que je réfléchissais aux identités politiques, de genre etc. Peut-être que je me sens gouine parce que je me sens protégée ? Peut être que je me sens gouine parce que je veux emmerder le monde ? Et peut-être que je me monte le crâne ? Et si j’étais gouine parce que tout ce que je connais d’une forme de masculinité était lié à de la violence, du viol, des agressions sexuelles ? Et peut être que, et ceci, et cela….

C’est drôle quand même de se demander pourquoi on se sent gouine et pas hétéro.

Je crois que je me suis posé les mauvaises questions : j’ai toujours été gouine. J’ai toujours aimé brouter du minou comme ils disent. Je me suis juste planquée dans un placard. J’ai été hétéro parce que c’est plus facile, parce qu’il n’y a rien à vaincre. J’ai été hétéro parce que tout le monde est hétéro. J’ai été hétéro parce que personne ne me demanderait ce que je fais au lit avec un mec et ne me jetterait de regards mauvais dans la rue quand je tiendrais la main à ce dernier. J’ai été hétéro parce qu’être hétéro est la norme. J’ai été hétéro par lâcheté. J’ai été hétéro parce que faute de grives on mange des merles.

Je vais difficilement le cacher : je suis en colère contre tout un tas de choses à commencer par cette classe de terminale, la société, mes parents. Parce qu’aujourd’hui, et même si j’aime encore mon compagnon, je ne me sens pas et plus hétéro. Je me sens une meuf qui aime les meufs.

Ce n’est pas être gouine qui me rend libre, c’est le fait de me sentir libre et peut être dans des conditions safe qui font que je peux sortir de mon placard. Je me sens libre parce que j’ai l’impression de soudain y voir clair sous toutes mes pensées, mes recherches, mon intellectualisation quotidienne de tout. Lorsque j’enlève mes livres, mes recherches, mes notions de ceci ou cela, lorsque que je cesse de me traiter en objet d’étude personnel et que je me demande ce que je souhaite, je vois : tout au fond de cette surcharge cérébrale assez inutile par moments, que j’aime les meufs. Les femmes. Gouine. Lesbienne. Bisexuelle. Queen, Petite pédale. Pédée. Goudou. Et je ne vous dirai pas combien j’ai envie de me taper unetelle et unetelle, combien j’aime fort unetelle, combien j’aimerais qu’unetelle soit ma meuf, mon amante, mon amour et qu’unetelle lâche son mec pour être avec moi, etc, etc, etc. Et tout les trucs sales et dégueulasses mais consentants que j’ai envie de lui faire et qu’elle me fasse.

Ca devrait me regarder mais c’est là qu’arrivent les emmerdes : je suis une meuf invisible. Je suis une queer et je suis invisible. Je mets du vernis, je me maquille et apparemment, je ressemble à une meuf qui serait hétéro et donc aimerait se faire tripoter par une armée de mecs ou rechercherait le regard masculin. C’est pas faute d’avoir coupé mes cheveux et d’en être à deux doigts de porter un badge « je coucherais bien avec ta femme, connard » mais je n’existe pas. Je n’existe pas vraiment pour les autres meufs lesbiennes qui pensent que je me suis perdue à leur soirée et que je dois être une meuf hétéro. Je n’existe pas pour les meufs hétéros qui pensent que je suis hétéro comme elles. Je n’existe pas vraiment pour les mecs hétéros qui pensent que je suis juste bonne à les faire bander et qu’ils peuvent me valider sexuellement s’ils s’invitent dans ma sexualité. Mais ces discriminations sont somme toute moindres que les filles trans

« Hey, j’peux m’inviter entre ta copine et toi ? » NON BORDEL

Je hais par avance leurs regards et cette société qui va me mettre encore des bâtons dans les roues. Non je ne suis pas hétéro parce que j’aime un mec qui n’est pas LES mecs. Oui je mets du vernis et je porte parfois des cheveux longs ou courts et du rouge à lèvres mais je ne le fais pas pour ton regard de mec ou pour te rassurer sur le fait que je serais « une lesbienne comme les autres ». Ta butchphobie ne m’intéresse pas franchement.

Non, je n’ai pas envie d’avoir ton avis sur ce que je ressens. Non je ne suis pas une expérience sexuelle lesbienne, une meuf à tester, à tenter parce que je suis faite de chair et d’émotions. Oui je sais très bien que je peux désormais me marier avec une meuf sauf que je n’ai pas accès à la PMA si l’envie me prenait subitement de pondre avec une meuf et tout ça n’enlève rien au fait que je vie dans une société patriarcale et lesbophobe qui va encore chercher à me valider ou m’assimiler au groupe dominant.

Parce qu’il faut se battre encore et encore avec une armée de mecs hétéros qui pensent s’incruster, une armée de meufs hétéros qui pensent pouvoir vous tester. Je voudrais tous leur exploser ma rage au visage et leur demander d’arrêter de m’assimiler à eux, de me faire rentrer dans leur moule. J’ai été hétéro, et ça n’a pas marché et ça n’a rien à voir avec une question de féminisme puisque je baisais de manière gouine bien avant mon féminisme.

Il faudra que je me batte contre celles de mon propre camp pour qui je serai une lesbo traîtresse parce que je ne possède pas une palme d’or de la meuf qui n’a jamais baisé avec aucun mec. Avec celles qui entretiendront des propos sexistes, misogynes ou feront du slut shaming parce qu’untelle à couché avec plein d’autres meufs -mecs- qui sais-je et celle qui te crachera au visage parce que tu es non-exclusive. Ou contre celle qui te dira qu’unetelle n’est pas vraiment une meuf lesbienne parce qu’une meuf trans. L’hétérosexisme, la validation de nos corps, nos ressentis, même dans nos communautés.

Je suis une meuf qui aime les meufs. Une petite pédée méchante qui sort de son placard mais se retrouve dans une maison vide et explose un peu. Heureusement je suis bien entourée mais je le sais par avance ; désormais, il va me falloir m’armer un peu plus contre toi, eux, vous, contre tous ces gens qui veulent me valider, ou m’invisibiliser, ou me faire du sexisme, du slut-shaming ou me dire comment agir dans cette nouvelle vie. Désormais, il nous faudra à toute être plus fortes. Ensemble. Contre tous ces gens qui défilent contre nos amours. Contre ce gouvernement qui nous donne des miettes de droits. Contre le fait qu’ils préfèrent nous assimiler plutôt que de nous accepter dans nos différences.

Aujourd’hui, si je retrouvais ce garçon qui m’a sauvagement demandé «Alors Mary, tu broutes du minou ? », je voudrais tellement lui répondre que oui, ça m’arrive et alors ? Parce qu’aujourd’hui je suis suffisamment forte pour lui répondre, leur répondre à tous-tes que je n’ai plus peur d’eux mais que je me battrai encore pour que plus jamais ils et elles ne fassent peur à toutes ces petites queer qui n’osent plus sortir du placard. Nos amours resteront plus fortes que leur haine.

M.Kane.

Un bleu bien fade

La Vie d’Adèle a donc reçu la Palme d’Or. Le prix n’avait pas été attribué quand nous avons vu le film, mais nous avions déjà lu des critiques le nommant comme LE film du festival. On avait aussi lu les remarques faites au sujet des conditions de tournage, et des « incidents » qui l’avaient rythmé. Je partais avec un bon a priori, sur Kéchiche, sur l’histoire, librement adaptée de la bande-dessinée touchante de Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude, et m’attendais à un film émouvant, réaliste, qui racontait un amour passionné entre deux femmes.

Il faut avouer que le duo fonctionne, les deux actrices sont complices et leur jeu peut être touchant. La première partie du film est appréciable, on y voit Adèle tomber amoureuse d’Emma, et vivre tout ce qui vient après : homophobie, doutes… On rentre dans la peau d’Adèle, filmée de près, et on rit parfois lors de certaines scènes, bien réussies. Malgré tout, le film sonne faux.

 

La nécessaire représentation de clichés lesbiens

 

Tout au long du film, Kéchiche oscille entre rôles clichés du couple lesbien et la représentation très normée qu’il veut donner du milieu dit lesbien d’Emma. Alors en plus de l’opposition d’abord touchante et drôle qu’il dessine entre les familles des deux femmes, il rejoue le scénario de la lesbienne « confirmée », artiste, libérée, jouée par Léa Seydoux, dont tombe amoureuse Adèle, plus jeune, qui doit cacher son amour à ses parents. Kéchiche a plusieurs fois affirmé qu’il avait avant tout voulu parler des différences sociales des personnages, mais la superposition de tous ces rôles attendus devient grossière, on se vexerait presque, comme si le spectateur n’aurait pu comprendre une relation un peu plus nuancée. La lourdeur du propos tranche d’ailleurs avec le jeu des actrices, et certaines scènes très touchantes dans leur réalisation, comme celles des deux diners successifs chez la famille de l’une et de l’autre.

Emma invite donc Adèle dans un « nouveau monde » : on y voit ses amies, des ex, et des inconnues, lors d’une soirée chez le couple et parfois dans un bar. Les filles sont toutes cis, fines, à l’allure féminine, et majoritairement blanches… soit Kéchiche est ignorant et c’est dommage, il paraitrait que son sujet de film tourne autour des lesbiennes, soit, il montre manifestement une image erronée de la communauté LGBTIQ. La volonté de ne montrer que des femmes féminines cis et blanches, perçues par une majorité de spectateurs comme belles est en soi problématique car invisibilise toutes les autres femmes. Ce choix fait écho au discours qu’on entend toujours beaucoup trop sur l’importance de l’image que les LGBTIQ renvoient. Cette injonction à normer la vie des autres pour qu’ils/elles soient intégrés dans la société.


Le voyeurisme comme ligne conductrice

Le couple se rompt à cause de l’infidélité d’Adèle. La manière dont la scène de rupture est filmée est étrange. Alors on dira qu’il y a une claque, que Kéchiche a montré cet aspect souvent ignoré des violences physiques et/ou psychologiques dans un couple de femmes, qu’on devrait sûrement l’en féliciter, mais à quel prix? Celle de la violence inouïe, insidieuse et répétée que la scène nous offre en retour? Quelle nécessité de traiter sa meuf de pute à trois reprises? Quel est le message véhiculé? Ce passage est d’une violence soudaine et inutile. 

Comment justifier le parti pris des très nombreuses scènes où Adèle dort dans des positions toujours lascives, où son t-shirt laisse apercevoir sa chair, des plans serrés sur sa bouche entrouverte, ou encore lorsqu’on la voit nue sous la douche, sinon de la nécessité de répondre aux attentes d’un public masculin? On comprend la volonté de se rapprocher d’Adèle, de son rapport à son propre corps, mais sa représentation n’est pas innocente : elle est avant tout une femme cis et blanche, au corps dit parfait, aux fesses rebondies et au ventre plat, qui s’offre au spectateur, et ne le fait pas entrer dans son personnage et ses pensées, comme on tente de nous le faire croire.

Que dire des scènes de sexe, décrites comme puissantes et sublimes par…des critiques hétéros? Kéchiche continue à entretenir le stéréotype de la position homosexuelle par excellence qu’est le tribadisme, qu’on apercevra même en peinture à la fin du film. Longue et gênante, cette scène témoigne, une fois de plus, d’une méconnaissance de la façon dont les femmes font du sexe. La maladresse et la timidité touchantes d’Adèle telle qu’elle est jouée au début du film, s’envolent, pendant cette longue, très longue, scène de sexe, filmée de manière crue, à la limite du ridicule (à en croire les rires de la salle). Cette scène apparait comme une rupture, le réalisateur cesse à ce moment de raconter pour montrer. C’est là que commence la deuxième partie du film, et c’est là que l’on commence attendre la fin, pendant ce qui semble être des heures.

 

 

Un film par un hétéro pour des hétéros

 

Nous sommes sorties de la salle plus que déçues : en colère. Pourquoi ? On pourrait simplement attribuer tout ce qui nous gêne à un parti pris du réalisateur : refus de faire un film militant, grande place donnée aux corps et au sexe dans la relation, fin centrée sur le désespoir immense d’Adèle, etc. Mais notre déception était probablement proportionnelle à nos attentes : on avait peut-être espéré enfin voir un film montrant une histoire d’amour lesbienne pour de vrai. On a entendu dire du film que son engagement se trouvait dans le fait qu’il décrivait cette histoire d’amour comme n’importe quelle autre. Or c’est faux. Une histoire d’amour hétéro aurait-elle été filmée avec une telle mise en scène des corps, au point d’approcher le mauvais porno ? Le réalisateur aurait-il eu besoin d’appuyer, de justifier, aussi systématiquement et lourdement la sexualité des amants, de s’attarder sur leur vie quotidienne pour montrer que, grand dieu, les homos aussi ont une vie en dehors de leur lit ! Jusqu’à la scène finale, on se demande si le réalisateur ne va pas laisser un homme rejoindre Adèle, après que celle-ci ai quitté le vernissage de l’expo de son ex. Jusqu’au bout, le réalisateur n’aura pas décrit la réalité d’un quotidien d’un couple de femmes, mais aura plutôt raconté comment il conçoit nos relations. Et c’est bien ce qui nous démange : il nous montre à nous, lesbiennes, sa vision d’une relation homosexuelle, l’objectifie, la fantasme, en mettant en scène des corps plus que conformes, partout, au lit comme à la ville, y projette tous ses stéréotypes, mais tente de nous faire croire que c’est bien la réalité qu’il décrit.

Laetitia et Marie

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On a tous grandi à Hétéroland

Je viens d’un pays qui s’appelle Hétéroland. Les hommes et les femmes ne poussent ni dans les choux, ni dans les roses, mais dans de petites cases bien calibrées. Ces hommes et ces femmes grandissent et se font des bisous, avant de se marier et de pondre des bébés dans des cases, à leur tour.

Ce pays n’est pas toujours ouvertement hostile aux gens qui ne rentrent pas tout à fait dans ces cases.  Il parle de plus en plus, dans son infinie bonté, de les « tolérer ». Les Hétérolandistes ont toutefois régulièrement des accès de violence envers les marginaux, ou tout simplement, leur dispensent des microagressions (« Tu n’as pas rencontré le bon homme » « Elle est trop belle pour être lesbienne » « Tu es juste misandre »).

Mais ce qui me frappe le plus, ce qui m’a le plus marquée, quand j’y repense, c’est l’invisibilisation.

Christine Boutin déclarait ce matin sur RMC qu’on ne voit plus une seule série sans couple homosexuel, que c’est l’overdose.

J’ai grandi dans une famille qui se pensait plutôt « ouverte » sur ces sujets, c’est à dire qu’elle n’était pas ouvertement homophobe, néanmoins je ne pense pas qu’on ait parlé d’homosexualité, à part de manière très anecdotique.

Les livres d’éducation sexuelle qu’ils m’ont procuré ne parlaient pas ou peu de relations non-hétérosexuelles, et encore moins d’orientations non-monosexuelles (bisexualité, pansexualité, queer etc). Je n’ai pas vu un seul paragraphe, à mon souvenir, sur le genre ou la transidentité.

La première fois que je me souviens d’avoir entendu parler de ces sujets, (hormis les « pédé », « gouinasse » et autres qualificatifs fleuris entendus en cour de récré), c’était dans… Dawson’s Creek.

J’ai toujours eu des amitiés vraiment très fusionnelles avec des filles, jusqu’à dormir ensemble et ne pas supporter quand l’une de nous se mettait à sortir avec un mec. Je suis sortie avec la gent masculine… longtemps. Plus longtemps que je n’aime à l’admettre. Et ca ne se passait pas bien du tout.

(Eh non, je n’ai pas ma goldstar, je vous vois, les gouines puristes du fond)

En parallèle, je suis passée par des épisodes de TCAs, de dépression, et des TOCs sévères qui sont désormais bien ancrés dans ma vie depuis 9ans. Personne ne savait trop pourquoi j’allais mal comme ca.

Et puis les meufs qui aimaient les meufs ont commencé à apparaître de ci, de là – jamais autant que les pédés bien sûr, on reste des filles, donc moins visibles, moins importantes. J’ai commencé à me questionner, je vais pas vous refaire tout mon processus de coming-out mais bref, j’étais gouine, enfin bi, enfin  gouine.

Je ne pense pas qu’un hétéro puisse réaliser à quel point il est crucial pour les queers de se voir représentés autour d’eux. Si j’avais seulement su que j’avais le droit d’être heureuse, le droit d’être amoureuse, peut être que je n’aurais jamais eu besoin de franchir la porte d’un psy. Peut être que je n’aurais pas besoin d’antidépresseurs aujourd’hui pour pouvoir fonctionner comme une personne totalement valide.

Si j’avais seulement su que les meufs queer *existent*, peut être que je n’aurais pas perdu mon temps à être malheureuse dans des relations hétéros (et rendre des garçons malheureux, parce qu’il faut le dire, j’étais un peu la pire copine du monde). Peut être que ma famille m’aurait connue telle que je suis plus tôt.

Hétéroland est toujours debout, ceci dit. Le système hétéropatriarcal tente désespérément d’étouffer les quelques avancées que nous faisons en matière de visibilité, ou de les transformer en assimilationnisme (c’est à dire: « Je te tolère, tant que tu ressembles au maximum à une hétéro »).

Même dans des milieux qu’on supposerait « safe », comme les espaces féministes, il m’arrive encore régulièrement de lire que les femmes s’épilent et se maquillent pour les hommes, sans la moindre considération pour les meufs qui ne sont pas attirées par ou en couple avec des hommes.

On me parle de misogynie intériorisée, mais comment cela se traduirait il, puisque je ne montre mes jambes qu’à ma meuf et pourtant, je les épile? Pourquoi est ce que je me maquillerais même lorsque que l’on ne sort pas de l’appart’? Toutes ces organisations féministes qui nous parlent de partage des tâches ménagères et de rôles genrés, savent elles que mon couple existe? Qu’il subit certes des injonctions patriarcales et hétérosexistes, mais que nos schémas relationnels peuvent aussi s’en éloigner?

J’ai grandi à Hétéroland, et si vous saviez comme j’aimerais bien tout y péter.

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