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Se taire ne les protégera pas.

Ce soir, après 10 heures de travail, j’ai pris le temps d’arracher 10 autocollants manifpourtous qui avaient été fièrement apposés aux abords de l’établissement scolaire où j’exerce. Un petit groupe d’hommes en costards-cravates, trentenaires dynamiques, qui passaient près de moi, m’a observé quelques secondes puis s’est éloigné en rigolant.

Autocollants lmpt

Je n’ai pas eu l’envie, ni le courage de leur demander pourquoi ils riaient. A vrai dire, m’en eût-on donné l’occasion, je crois que j’aurais bien ri avec eux. J’étais là, à écouter les cloches de l’Eglise voisine sonner six heures, tout en essayant de supprimer au mieux les traces de la haine ordinaire qui s’affiche sans honte et sans détour dans toutes nos rues.

Ces autocollants, je les ai remarqués, ce lundi matin en arrivant et j’y ai pensé toute la journée. J’ai pensé aux collégiens, aux lycéens à ceux qui se trouvaient un peu différents, à ceux qui se savaient complètement autres. Je ne voulais pas les imaginer se confrontant à cette marque de rejet dès les premières minutes de leur longue journée et pourtant l’image ne s’effaçait pas.

J’y repense ce soir en lisant le récit de cette sortie interrompue, par des militants LMPT, dans un collège à Angers, en découvrant la campagne conjointe du Salon Beige et du printemps français pour le retrait de tout « ouvrage idéologique sur le gender ».  (En réalité tout livre mentionnant l’existence de personnes non-hétérosexuelles et non-cisgenres destiné à un public « jeune »).

Il ne faut surtout pas dire à l’école que l’hétérosexualité n’est pas la seule option valide. Il ne faut surtout pas dire à l’école que toutes le monde ne s’identifie pas forcément au genre qui lui a été assigné à la naissance. Il ne faut surtout pas mettre de mots sur cette réalité. Et que ce n’est pas grave ou mal ou un problème, que c’est tout simplement.

Pour autant cette tentative de disparition forcée est un échec. L’école n’est pas un sanctuaire, ni un monde qui fonctionnerait en vase clos, elle s’inscrit dans la société, tout en étant une part de cette société. Les adolescents qui la côtoient connaissent l’homosexualité, la bisexualité, ils savent que certaines personnes sont trans, même s’ils n’ont parfois pas les mots pour parler de cette réalité.

Comme tous les sujets qu’on cherche à leur taire, cependant, ces réalités sont fantasmées, détachées de ce qu’elles sont, revêtent un caractère mythique dans tout ce que ce terme a de mystérieux. Loin d’être une bonne chose, cette volonté de cacher ces réalités les couvre d’opprobre et contribue à nourrir les préjugés négatifs, le caractère insultant et la force péjorative avec lesquels sont utilisés les termes tels que PD, tappette, gouine, travelo, tafiole ou autre variante plus ou moins fine.

C’est le social tel qu’il se fabrique à l’école. C’est dans cet univers que des adolescents se découvrent différents, ou se savent autres depuis toujours. C’est dans ce bain culturel qu’on leur demande de nager.

Et le silence que l’on veut nous imposer, c’est toujours « pour protéger les enfants ».

On nous interdit de tendre les perches à des enfants qui se noient dans un bain culturel qui pue la haine de ce qu’ils se découvrent être, au nom de leur protection.

A l’ado qui découvre qu’il est peut-être en fait attiré autant par les filles de sa classe que par les garçons, on ne doit pas dire que mille autres ressentent cela, que c’est parfaitement normal et qu’il pourra s’épanouir ainsi.

A l’ado qui bien que désigné comme fille depuis sa naissance n’en est pas une, on ne peut pas donner les mots qui lui permettront de s’identifier, de nommer son identité, de se dire lui.

A l’ado qui ne tombe amoureuse que des filles depuis aussi longtemps qu’elle s’en souvienne, on ne peut pas dire, pas de problème, ça arrive et ça ne fait pas de toi quelqu’un de moins valable que les autres.

On devrait les regarder se noyer sans rien dire.

Parce qu’ils sont en danger de mort.

Peut-être doit on ici rappeler la sur-suicidalité des jeunes lesbiennes gay bi et trans.

There are no queer teens suicides only queer teens murders

Laisser tranquillement se construire l’hétérosexisme et le cissexisme dans l’esprit des adolescents, qu’ils soient trans ou cis, qu’ils soient hétéro ou non, est criminel. C’est créer de futurs agresseurs et de futurs agressés.

Travailler dans le milieu éducatif quand on a soi-même été une petite lesbienne cherchant à se découvrir c’est accepter de revenir sur ses souffrances d’adolescence et c’est refuser de contribuer à perpétuer le milieu toxique qui crée ces souffrances.

C’est pourquoi je continuerai à décoller les autocollants, et je continuerai à dénoncer l’hétérosexisme et le cissexisme et à tenter de créer un environnement moins violent pour les adolescents auprès de qui je travaille, malgré la peur qui me tenaille d’aller trop loin et de provoquer une révolte de parents en colère, prêts à défendre l’ordre établi.

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