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La rengaine sereine de la victimisation

On dirait que ça revient comme les saisons, les trois petits mots conjugués différemment suivant ton interlocuteur, mais qui reviennent toujours au même.

« Tu te victimises. »
« Elle se victimise. »
« Vous vous victimisez. »
« Ils se victimisent »

Ce qui est bien avec cette affirmation c’est qu’on peut l’utiliser à peu près à chaque fois que l’on n’a pas trop envie de réfléchir pour essayer de comprendre ce que l’autre nous dit. Sans doute, parce que c’est plus confortable, probablement parce que c’est plus facile comme ça et que si on devait vraiment faire attention à ce que nous expliquent ces autres, on finirait peut être par avoir la conscience trop lourde à force de refuser de changer nos comportements.

Donc c’est plus simple, l’autre s’applique à lui même l’étiquette de victime, c’est lui qui se fait du mal, c’est à lui de changer, pas à moi.

On pourrait faire un inventaire à la Prévert des situations où ces quelques mots servent de formule magique présidant à la clôture de la conversation.

A la personne qui raconte une blague raciste dont elle a été la victime et qui explique que c’est du racisme, non elle se victimise, si elle ne se voyait pas comme noire, elle ne se sentirait pas visée.

A la personne trans qui a été insultée dans la rue et qui explique que ces insultes étaient transphobes, non, ces insultes ont perdu leur sens premier, donc si elle pense qu’on s’en prend à elle c’est elle qui se victimise.

A la personne en fauteuil qui explique que le metro parisien n’est vraiment pas accessible, non c’est elle qui se victimise puisqu’elle pourrait prendre le bus, c’est donc bien de sa responsabilité de prendre le réseau le mieux adapté et si elle proteste pour dire que ça rallonge ses trajets, elle tente de rejeter la responsabilité sur le collectif d’un problème qui la concerne et donc c’est bien elle qui se victimise.

A la personne souffrant d’un handicap psychique et en faisant état sur un réseau social, peu-importe les raisons qui la poussent à le faire, elle indique que peut-être, pour arriver à interagir avec toi, elle doit faire plus d’efforts. Donc elle se victimise, parce qu’elle te montre ces efforts que pour arriver à faire ce qu’elle est en train de faire. Le fait de rendre ces efforts visible c’est obscène. Surtout si elle ne te concède pas le droit de nommer ces efforts de la manière dont tu as envie de le faire, tu voudrais qu’elle te dise que c’est une lutte, elle te dit que c’est plus une négociation perpétuelle. Victimisation.

A la personne qui a subi une agression sexuelle et qui le mentionne. Le simple fait de rappeler qu’elle a été victime d’un autre à un moment de sa vie, peu importe le contexte, peu importe la conversation, c’est de la victimisation, parce qu’elle s’accroche à ce que tu considère comme un « statut qui rapporte ».

Nous ne sommes pas dans une société des victimes, il n’y a pas de bonus offert lorsque quelqu’un dit qu’il est victime. Si vous avez besoin d’une preuve supplémentaire à cette affirmation, vous pouvez la trouver dans la manière dont votre « tu te victimises » est utilisé pour disqualifier ce que vous venez d’entendre.
Hurler « tu te victimises» à une personne qui dit ou ne dit pas qu’elle a été victime à un moment donné, c’est lui hurler à la gueule qu’elle n’a rien à dire, que vous lui refusez même le droit à la parole pour parler d’elle et de ce qu’elle vit.

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Polyvalence, divergences.

Moi j’y ai cru.
J’ai bien aimé.
Et puis on en a vraiment besoin. D’écrire, de témoigner, d’espaces où c’est possible.
Puis j’ai lu.
Et c’est juste au détour de quelques mots, quelques phrases, toujours maladroites, toujours pas pensées comme ça. Mais je l’ai lu. Le rejet, la haine, le mépris, la stigmatisation.
« Y a deux mecs noirs » (1)
« Je suis un homme, sur le plan biologique. » (2)
« cet attardé congénital » (2)
« dans certains contextes puant l’hormone mâle » (2)
 » juste d’un fils de pute » (3)
 » Être victime de sexisme est un fait, pleurnicher de déboires entre sexes opposés en est un autre. » (4)
Et je me suis demandé si ça allait un jour changer.
Que l’on ne soit pas capable de créer des espaces où sous couvert de féminisme on fait du sexisme, du racisme, de la transphobie, de l’essentialisme, de la putophobie devrait nous faire nous interroger.
On a le droit de faire des erreurs et on a le droit de se remettre en question.
On a le droit de demander des comptes et on a le droit d’attendre des changements.
L’empathie c’est bien, lorsqu’elle ne va pas toujours dans le même sens.
Celui des privilégiéEs.
Alors c’est bien de faire des réunions, des textes, des interventions, des chartes sur la bienveillances, les dynamiques d’oppression, le safe.
Sauf que moi j’en ai rien à foutre qu’on soit bienveillantE avec moi. Et jme sens pas plus libre ou plus en sécurité entouré de féministes cis que quand je suis entouré de connards cis-het. Et je sais très bien que je ne serai jamais safe nulle part, et je m’en branle.
Je me sens pas mieux à l’intérieur que dehors et je veux être nulle part.
Moi ce que je veux c’est qu’on arrête de faire croire qu’on est uniEs quand on rêve toutEs de s’étriper.
Qu’on arrête de faire croire qu’on en a quelque chose à foutre de ce que d’autres vivent alors qu’on continue à leur cracher à la gueule après.
Moi j’aimerais bien que nos mécanismes pour faire face à la violence qu’on subit ne nous servent pas à ostraciser et rejeter les personnes qui sont encore plus dans la merde que nous.
Mais partout, tout le temps, dans la société ou dans nos milieux militants so radicaux, on se retrouve toujours à refaire ça.

Faudrait peut être commencer à avouer qu’on a échoué.

Si on veut construire quelque chose qui ne s’effondrera pas.

(1)http://polyvalencemonpote.com/mon-pire-souvenir-suite-et-fin-jespere/
(2)http://polyvalencemonpote.com/comme-les-autres/
(3)http://polyvalencemonpote.com/le-testeur-et-limpure/
(4)http://polyvalencemonpote.com/vs-letexte/

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