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A qui profite le pardon ?

[Avertissement de contenu : viol et injonctions faites aux victimes]

Depuis longtemps déjà, les féministes cherchent à montrer que le viol n’est pas le fait de monstres isolés mais d’individus socialisés, de monsieur-tout-le-monde, d’hommes, de pères, de frères, de maris, de petits copains. Il semblerait que certains aient compris de ce discours qu’il fallait rappeler qu’ils sont des êtres humains et qu’à ce titre ils peuvent faire des erreurs et qu’ils ne faut surtout pas essentialiser ces erreurs pour ne les décrire que par leur crime et en faire des VIOLEURS.

Je dois avouer que je suis assez perplexe face à ces injonctions à l’humanisation, au pardon des violeurs dans une société où 98 % des viols n’ont aucune conséquence sur ceux qui les perpétuent. Je ne prends pas ici la défense du système judiciaire et pénitentiaire. Je pose simplement la question, dans cette société où le viol est un acte sans conséquence pour le coupable, à qui profite ce pardon ? Probablement pas aux victimes.

Quelle est la portée politique de cet encouragement au pardon individuel de la victime à son violeur ? Alors que la lutte féministe cherche à dessiner les parallèles, à montrer les similitudes, à dessiner ce qu’on appelle la culture du viol, on voudrait nous faire croire que la solution ultime serait dans l’hyper-individualisation. On cherche à démontrer que c’est en réduisant le viol au violeur et à sa victime qu’on peut trouver une résolution qui ne passerait que par la relation entre eux et pas dans la manière dont cette relation s’inscrit dans la société. Finalement plus besoin d’arranger l’accueil des victimes par les médecins ou par les forces de l’ordre, plus besoin de proposer d’améliorer l’accès aux soins des victimes, plus besoin de réformer l’éducation des enfants, des adolescents, la solution est à moindre coût et surtout elle dédouane la société de sa responsabilité.

Plus encore, on essaie de nous faire croire que ce pardon, cette humanisation du violeur va à contre-courant de ce que la société propose. Alors même que nous luttons tous les jours contre une culture du viol qui cherche à excuser le violeur1, alors même que la parole des victimes est écoutée, amplifiée et glorifiée quand elle pardonne à son violeur2, on nous explique qu’humaniser le violeur est exceptionnel. Qu’une victime choisisse de pardonner à son violeur, qu’elle choisisse de s’exprimer avec lui, c’est son choix. Il est cependant de la responsabilité de ceux qui vont relayer cette parole de la remettre en perspective, d’écrire par exemple les conditions qui ont permis l’impunité du violeur, de contextualiser en expliquant comment la société a créé les conditions qui ont rendu le viol possible. Il faut expliquer comment la société produit des violeurs. Relayer cette parole et notamment la parole d’un violeur sans cette mise en contexte, c’est extrêmement grave.

Plus encore, il y a une grande différence entre une victime qui se lance dans un processus de justice réparatrice et la glorification médiatique du pardon vu comme seul horizon salvateur pour la victime.

Je ne souhaite pas tomber dans les travers de ce que je dénonce et m’appesantir sur l’aspect personnel du viol. Cependant, il faut le préciser glorifier le pardon d’une victime pour son violeur comme quelque chose d’exceptionnel c’est méconnaitre absolument ce que peuvent ressentir les victimes de viol. Idéaliser le pardon comme solution c’est seulement ajouter une injonction à la liste de celles qu’elles subissent déjà.

1L’exemple médiatique le plus récent qui n’est certainement pas le seul est cet article de france info sur le policier accusé du viol de Théo.

2Là encore l’exemple le plus médiatique est celui de Samantha Geimer dont on rappelle à chaque soubresaut de l’affaire Roman Polanski qu’elle lui a pardonné et qu’on ferait bien d’en faire autant.

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Réflexion sur les usages du mot safe.

[Avertissement : Ce texte s’inscrit dans un contexte militant précis, il n’a pas vocation à faire autorité mais bien à ouvrir un dialogue.]

Il semble qu’il soit utile de (re) définir ce mot qui en est venu à signifier tout et son contraire ,sans qu’on prenne le temps d’y réfléchir ne serait-ce que le temps d’un texte. Une des traductions du mot safe est « sûr ». Il est bon de rappeler ici que l’utilisation de l’anglicisme se fait sans aucune proposition de terme francophone de remplacement ne lui soit opposé. Ce texte se veut à la fois une revue non exhaustive des désaccords autour de l’utilisation du concept et un effort de définition militante et politique de ce que peut être et ne peut pas être « le safe ».

Les acceptions du mot se multiplient, il peut venir qualifier tour à tour des personnes, des espaces virtuels ou réels, des moments, des textes. Dans le même temps son versant négatif le « non-safe » va venir s’accoler à autant de situations ou de personnes. Il est à noter que si la qualification de safe peut facilement être remise en question, le non-safe l’est beaucoup moins, il sonne plus comme un verdict définitif.

L’affectif est un grand marqueur de l’utilisation qui est faite du concept de safe. On tend à le donner à celleux envers lesquels on ressent une certaine proximité (de situation ou de fait), et on s’attend à le recevoir en retour, des personnes à qui on a décerné cette qualification. On cherche également à donner cette qualification à des lieux dans lesquels on se sent bien par opposition à un extérieur où on serait toujours à la merci du danger.

On peut dès lors tracer les contours du concept de safe : on l’imagine comme un ensemble de bonnes pratiques dont le-a militant-e doit faire preuve afin d’assurer que l’environnement dans lequel iel évolue est « safe » pour lui-même mais aussi pour celleux qui l’entourent, se conférant ainsi par la même la qualité de « safe ». Le mot prend ainsi une dimension identitaire alors même qu’apparaissent ça et là des propositions de « non-mixité personnes safe », « des lieux safe ». A l’opposé, se construit une désignation de celleux qui ne sont pas safe, qualification qui là aussi prend une part identitaire tant elle détermine ce à quoi celleux-ci vont avoir accès (on assiste même à la revendication du non-safe, dans un processus qu’on peut rapprocher de celui des dynamiques de resignification d’insultes).

Les difficultés engendrées par cette essentialisation* du concept sont nombreuses et complexes. On peut relever d’abord la multiplication des points de clivages selon des lignes floues car désignée par un terme dont la signification n’est pas forcément la même pour ceux qui l’emploient. On note également l’abandon plus ou moins marqué des termes désignant les oppressions systémiques (racisme, sexisme …). On perd ici de la richesse dans l’expression de la domination qui n’est pas remplacé par un terme plus précis mais bien par un concept aux contours flous dont l’utilisation varie suivant les groupes militants.

C’est pour mieux comprendre les significations diverses du safe qu’un retour sur sa polysémie* semble nécessaire, en comparant notamment les définitions de sûr et de safe afin de faire apparaître les décalages qui contribuent à créer de la confusion autour de son usage.

L’utilisation du dictionnaire pour définir des concepts en contexte militant est toujours difficile, notamment parce qu’elle oublie souvent que le dictionnaire comme tout ouvrage, de référence ou non, s’inscrit dans les rapports sociaux de domination et qu’il ne représente pas une façon neutre de trancher.

Les termes sûr et safe sont d’autant plus compliqués à délimiter qu’ils sont polysémiques et que si l’on peut s’entendre sur l’une des significations du mot, une autre peut provoquer un désaccord. Consulter des dictionnaires pour tenter de comprendre les désaccords et les impasses politiques auquel peut mener son mésusage paraît donc nécessaire. Dans les définitions suivantes, les significations qui semblent se rapporter aux utilisations militantes du mot safe ont été mises en gras.

Le dictionnaire Larousse liste ces significations pour le mot sûr :

«Où il n’y a aucun danger, pour les biens ou les personnes.

Qui remplit bien son office, qui est fiable.

En qui on peut avoir confiance, sur qui on peut compter.

Se dit d’aptitudes, de qualités qui se distinguent par leur exactitude, leur constance.

Qui ne peut être mis en doute, qui est vrai, certain.

Qui se produira immanquablement.

Se dit de quelqu’un qui sait quelque chose avec certitude, qui est convaincu de la vérité, de l’exactitude, de la réalisation de quelque chose.

Qui a une confiance absolue en quelqu’un.» (Dictionnaire Larousse, http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/s%C3%BBr/75579?q=s%C3%BBr#74718, page consultée le 22 avril 2015)

L’Oxford dictionnary liste ces significations pour le mot safe :

« [PREDICATIVE] Protected from or not exposed to danger or risk; not likely to be harmed or lost

(Protégé et non exposé au danger ou au risque, peu en danger d’être blessé ou perdu)

Not likely to cause or lead to harm or injury; not involving danger or risk.

(Vraissembablement peu capable de faire du mal ou de blesser, n’induisant aucun risque ou danger).

(Of a place) affording security or protection.

((d’un lieu) offrant sécurité et protection).

(often derogatory) Cautious and unenterprising.

((Généralement péjoratif) Prudent et peu entreprenant.)

Based on good reasons or evidence and not likely to be proved wrong.

(Fondé sur de bonnes raisons ou preuves et peu probable d’être prouvé faux.)

Uninjured; with no harm done.

(Intact, sans blessures.)

(informal) Excellent (used to express approval or enthusiasm)

(familier) Excellent (utilisé pour exprimer l’approbation ou l’enthousiasme» (Oxford Dictionnary, http://www.oxforddictionaries.com/fr/definition/anglais/safe, page consultée le 22 avril 2015)

Les polysémies des termes safe et sûr, si elles se ressemblent, ne se recouvrent pas tout à fait, et ce sont ces différences qui peuvent commencer à expliquer les malentendus fréquents sur l’utilisation de ces concepts. On remarque notamment que les significations varient en fonction de ce que le mot qualifie.

Quand il s’agit d’un lieu, on parle d’un lieu offrant sécurité et protection en anglais ou en français d’un lieu sans danger pour les biens et les personnes. Quand il s’agit d’une personne en anglais deux significations sont ouvertes, on parle d‘une personne protégée et non exposée au danger ou d’une personne vraisemblablement peu capable de faire du mal, en français on parle d’une personne en qui on peut avoir confiance, sur qui on peut compter. La double signification anglaise est généralement ce à quoi renvoient les usages militants du mot.

C’est dans cet écart de signification (entre français et anglais) qu’on peut trouver un espace permettant une meilleure compréhension du concept de safe. Bien souvent, c’est quand un sentiment de sécurité a été mis à mal que l’on qualifie la personne (ou le lieu) de non-safe. Et c’est sur cette perception que se construisent nombre des significations et utilisations du safe en milieu militant. Pour autant, elle n’aide pas à rendre le concept plus utilisable. Exprimer un sentiment quel qu’il soit n’est pas un problème, cette expression ne peut cependant pas se transforme en identité. Les contours de ce mot flou ne peuvent être dessinés dans ce contexte qui est voué à l’expression de sentiment individuel difficilement mobilisable collectivement.

Il est toujours extrêmement complexe de proposer des solutions à ce que l’on considère comme des problèmes récurrents des milieux que l’on fréquente. Les quelques idées auxquelles j’ai abouti au terme de ma réflexion ne sont ni exhaustives, ni des règles d’or. Elles ont vocation à être discutées, critiquées, analysées, complétées et s’il le faut récusées (tout comme le reste de mon analyse d’ailleurs).

Il me semble qu’il faut s’efforcer d’abord de nommer les choses, et lorsqu’un comportement s’inscrit dans le contexte d’une domination systémique, cet effort est plus qu’utile. Parler, quand c’est possible, d’un propos sexiste, d’un comportement raciste, de mépris de classe plutôt que d’appliquer l’étiquette non-safe permet d’identifier les ennemis. Il est cependant important de reconnaître ici que nommer l’ennemi peut être une source de danger pour celui qui en est l’énonciateur, ce qui peut expliquer le choix de vocabulaire plus flou.

Il me semble qu’il serait bon aussi de s’abstenir d’accoler les mot non-mixités et personnes safe. L’outil politique qu’est la non-mixité s’accommode difficilement de l’essentialisation* du safe. La distribution de brevet « de safitude » est impossible et loin d’être souhaitable. Elle ressemble à une distribution de récompenses aux meilleurs alliés ce qui s’inscrit dans une logique totalement opposée au fonctionnement de la non mixité.

Enfin quand il s’agit de construire des lieux, des espaces et des moments où l’on s’efforce d’aller contre les dominations systémiques et contre les violences, il est vital de ne pas considérer que l’objectif est atteint une fois que l’étiquette est collée. En ce sens l’anglicisme « safer » (littéralement « plus sûr ») évoque cette idée de perpétuelle remise en question de ce que l’on construit. Je n’ai pas connaissance d’un terme francophone équivalent, s’il existe, il fait nécessairement partie de la boîte à outil que nous nous devons d’utiliser.

* Polysémie : Plusieurs sens pour un mot

* Essentialisation : Processus qui consiste à réduire quelque chose ou quelqu’un à une seule de ses dimensions

La rengaine sereine de la victimisation

On dirait que ça revient comme les saisons, les trois petits mots conjugués différemment suivant ton interlocuteur, mais qui reviennent toujours au même.

« Tu te victimises. »
« Elle se victimise. »
« Vous vous victimisez. »
« Ils se victimisent »

Ce qui est bien avec cette affirmation c’est qu’on peut l’utiliser à peu près à chaque fois que l’on n’a pas trop envie de réfléchir pour essayer de comprendre ce que l’autre nous dit. Sans doute, parce que c’est plus confortable, probablement parce que c’est plus facile comme ça et que si on devait vraiment faire attention à ce que nous expliquent ces autres, on finirait peut être par avoir la conscience trop lourde à force de refuser de changer nos comportements.

Donc c’est plus simple, l’autre s’applique à lui même l’étiquette de victime, c’est lui qui se fait du mal, c’est à lui de changer, pas à moi.

On pourrait faire un inventaire à la Prévert des situations où ces quelques mots servent de formule magique présidant à la clôture de la conversation.

A la personne qui raconte une blague raciste dont elle a été la victime et qui explique que c’est du racisme, non elle se victimise, si elle ne se voyait pas comme noire, elle ne se sentirait pas visée.

A la personne trans qui a été insultée dans la rue et qui explique que ces insultes étaient transphobes, non, ces insultes ont perdu leur sens premier, donc si elle pense qu’on s’en prend à elle c’est elle qui se victimise.

A la personne en fauteuil qui explique que le metro parisien n’est vraiment pas accessible, non c’est elle qui se victimise puisqu’elle pourrait prendre le bus, c’est donc bien de sa responsabilité de prendre le réseau le mieux adapté et si elle proteste pour dire que ça rallonge ses trajets, elle tente de rejeter la responsabilité sur le collectif d’un problème qui la concerne et donc c’est bien elle qui se victimise.

A la personne souffrant d’un handicap psychique et en faisant état sur un réseau social, peu-importe les raisons qui la poussent à le faire, elle indique que peut-être, pour arriver à interagir avec toi, elle doit faire plus d’efforts. Donc elle se victimise, parce qu’elle te montre ces efforts que pour arriver à faire ce qu’elle est en train de faire. Le fait de rendre ces efforts visible c’est obscène. Surtout si elle ne te concède pas le droit de nommer ces efforts de la manière dont tu as envie de le faire, tu voudrais qu’elle te dise que c’est une lutte, elle te dit que c’est plus une négociation perpétuelle. Victimisation.

A la personne qui a subi une agression sexuelle et qui le mentionne. Le simple fait de rappeler qu’elle a été victime d’un autre à un moment de sa vie, peu importe le contexte, peu importe la conversation, c’est de la victimisation, parce qu’elle s’accroche à ce que tu considère comme un « statut qui rapporte ».

Nous ne sommes pas dans une société des victimes, il n’y a pas de bonus offert lorsque quelqu’un dit qu’il est victime. Si vous avez besoin d’une preuve supplémentaire à cette affirmation, vous pouvez la trouver dans la manière dont votre « tu te victimises » est utilisé pour disqualifier ce que vous venez d’entendre.
Hurler « tu te victimises» à une personne qui dit ou ne dit pas qu’elle a été victime à un moment donné, c’est lui hurler à la gueule qu’elle n’a rien à dire, que vous lui refusez même le droit à la parole pour parler d’elle et de ce qu’elle vit.

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Se taire ne les protégera pas.

Ce soir, après 10 heures de travail, j’ai pris le temps d’arracher 10 autocollants manifpourtous qui avaient été fièrement apposés aux abords de l’établissement scolaire où j’exerce. Un petit groupe d’hommes en costards-cravates, trentenaires dynamiques, qui passaient près de moi, m’a observé quelques secondes puis s’est éloigné en rigolant.

Autocollants lmpt

Je n’ai pas eu l’envie, ni le courage de leur demander pourquoi ils riaient. A vrai dire, m’en eût-on donné l’occasion, je crois que j’aurais bien ri avec eux. J’étais là, à écouter les cloches de l’Eglise voisine sonner six heures, tout en essayant de supprimer au mieux les traces de la haine ordinaire qui s’affiche sans honte et sans détour dans toutes nos rues.

Ces autocollants, je les ai remarqués, ce lundi matin en arrivant et j’y ai pensé toute la journée. J’ai pensé aux collégiens, aux lycéens à ceux qui se trouvaient un peu différents, à ceux qui se savaient complètement autres. Je ne voulais pas les imaginer se confrontant à cette marque de rejet dès les premières minutes de leur longue journée et pourtant l’image ne s’effaçait pas.

J’y repense ce soir en lisant le récit de cette sortie interrompue, par des militants LMPT, dans un collège à Angers, en découvrant la campagne conjointe du Salon Beige et du printemps français pour le retrait de tout « ouvrage idéologique sur le gender ».  (En réalité tout livre mentionnant l’existence de personnes non-hétérosexuelles et non-cisgenres destiné à un public « jeune »).

Il ne faut surtout pas dire à l’école que l’hétérosexualité n’est pas la seule option valide. Il ne faut surtout pas dire à l’école que toutes le monde ne s’identifie pas forcément au genre qui lui a été assigné à la naissance. Il ne faut surtout pas mettre de mots sur cette réalité. Et que ce n’est pas grave ou mal ou un problème, que c’est tout simplement.

Pour autant cette tentative de disparition forcée est un échec. L’école n’est pas un sanctuaire, ni un monde qui fonctionnerait en vase clos, elle s’inscrit dans la société, tout en étant une part de cette société. Les adolescents qui la côtoient connaissent l’homosexualité, la bisexualité, ils savent que certaines personnes sont trans, même s’ils n’ont parfois pas les mots pour parler de cette réalité.

Comme tous les sujets qu’on cherche à leur taire, cependant, ces réalités sont fantasmées, détachées de ce qu’elles sont, revêtent un caractère mythique dans tout ce que ce terme a de mystérieux. Loin d’être une bonne chose, cette volonté de cacher ces réalités les couvre d’opprobre et contribue à nourrir les préjugés négatifs, le caractère insultant et la force péjorative avec lesquels sont utilisés les termes tels que PD, tappette, gouine, travelo, tafiole ou autre variante plus ou moins fine.

C’est le social tel qu’il se fabrique à l’école. C’est dans cet univers que des adolescents se découvrent différents, ou se savent autres depuis toujours. C’est dans ce bain culturel qu’on leur demande de nager.

Et le silence que l’on veut nous imposer, c’est toujours « pour protéger les enfants ».

On nous interdit de tendre les perches à des enfants qui se noient dans un bain culturel qui pue la haine de ce qu’ils se découvrent être, au nom de leur protection.

A l’ado qui découvre qu’il est peut-être en fait attiré autant par les filles de sa classe que par les garçons, on ne doit pas dire que mille autres ressentent cela, que c’est parfaitement normal et qu’il pourra s’épanouir ainsi.

A l’ado qui bien que désigné comme fille depuis sa naissance n’en est pas une, on ne peut pas donner les mots qui lui permettront de s’identifier, de nommer son identité, de se dire lui.

A l’ado qui ne tombe amoureuse que des filles depuis aussi longtemps qu’elle s’en souvienne, on ne peut pas dire, pas de problème, ça arrive et ça ne fait pas de toi quelqu’un de moins valable que les autres.

On devrait les regarder se noyer sans rien dire.

Parce qu’ils sont en danger de mort.

Peut-être doit on ici rappeler la sur-suicidalité des jeunes lesbiennes gay bi et trans.

There are no queer teens suicides only queer teens murders

Laisser tranquillement se construire l’hétérosexisme et le cissexisme dans l’esprit des adolescents, qu’ils soient trans ou cis, qu’ils soient hétéro ou non, est criminel. C’est créer de futurs agresseurs et de futurs agressés.

Travailler dans le milieu éducatif quand on a soi-même été une petite lesbienne cherchant à se découvrir c’est accepter de revenir sur ses souffrances d’adolescence et c’est refuser de contribuer à perpétuer le milieu toxique qui crée ces souffrances.

C’est pourquoi je continuerai à décoller les autocollants, et je continuerai à dénoncer l’hétérosexisme et le cissexisme et à tenter de créer un environnement moins violent pour les adolescents auprès de qui je travaille, malgré la peur qui me tenaille d’aller trop loin et de provoquer une révolte de parents en colère, prêts à défendre l’ordre établi.

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Injonctions contradictoires, contraintes multiples et théorisation incomplète.

L’un des axes de lutte du féminisme consiste à repérer, notamment par la théorisation à partir de l’expérience, les injonctions faites aux femmes dans le régime du patriarcat pour correspondre à de « vraies femmes ». De l’apparence physique aux traits de caractère, des aspirations les plus futiles aux plus profondes, ces injonctions sont mises à jour. L’adhésion à ces injonctions encadre, dans le patriarcat, la vie des femmes et crée des catégories entre bonnes et mauvaises, celles dignes d’être respectées et celles dont la vie ne vaut rien. Mais, plus encore, ces normes sont exploitées et parfois même raffinées par des industries diverses (beauté, tourisme, mode, loisirs, livre) qui s’en servent pour créer des besoins auxquels leurs produits seront tout naturellement adaptés et permettront ainsi à des multinationales de prospérer. Si cette logique est plutôt simple, le travail d’excavation des injonctions est, lui, ardu.

 

Considérer que ces injonctions vont dans un seul sens est cependant erroné : en effet, l’une des particularités du patriarcat se situe dans la manière dont celles-ci vont se contredire. On peut le voir à travers l’un des exemples les plus couramment utilisés, celui de la sexualité. L’équilibre à atteindre se trouve entre la salope et la femme trop peu dégourdie. L’équilibre tel qu’il est vanté par les magazines féminins qui vendent des astuces pour trouver ce parfait mélange, cette mixologie gagnante. Ce point idéal n’existe bien sûr pas, mais continue à faire vendre livres, tests et tutoriaux, il fournit également les munitions pour culpabiliser, insulter, agresser toutes les femmes, tour à tour pratiquant trop ou pas assez le sexe. On trouvera des justifications du viol sur celles qui l’ont bien cherché par leurs tenues trop provocatrices, mais on verra aussi des justifications du harcèlement de celles qui ne le seraient pas assez.

 

Pourtant, on continue de se poser la question de ce qu’il faut faire avec ces injonctions, une fois découvertes. Cette interrogation est généralement celle qui pose le plus de problèmes dans les milieux féministes. Peu de groupes (ou même de mouvements moins formellement organisés) ont élaboré des programmes éthiques d’action à partir de ses injonctions. La recréation d’injonctions destinées, si elles étaient suivies, à abattre le patriarcat par la seule force du non-alignement aux prescriptions patriarcales, n’est que très peu proposée.

Le consensus entre militantEs semble se positionner sur l’importance de la liberté, et la possibilité de choisir, une fois ces injonctions mises à jour. L’enjeu crucial se situe donc dans l’information, l’éducation et la description des discours prescriptifs dans le patriarcat. En clair : chercher à montrer la diversité derrière l’obligation.

 

Pourtant, on constate que cette possibilité de choix s’accompagne souvent de mea culpa aux formes diverses et variées, d’excuses ou de justifications sur les raisons pour lesquelles on suit encore les injonctions du patriarcat telles qu’elles ont été comprises par le féminisme.

Comme si on avait besoin de justifier à un confesseur sa non fidélité à la doctrine.

Ces pratiques ne sont bien évidemment pas codifiées, encore moins institutionnalisées, mais elles se retrouvent, quand les discussions passent des agendas et actions militantes à ce qui était auparavant confiné aux sphères du personnel. Les excuses et la culpabilité sont bien sûr rejetées quand on s’essaie à la théorisation. On cherche cependant bien à mettre sur papier, que « non, définitivement non, si on suit ce qui a été identifié comme une injonction patriarcale, même après y avoir réfléchi, même après l’avoir décortiquée, on ne fait rien contre le patriarcat ». Voire pire, en suivant ces règles implicites pour femmes respectables, on contribue quand même un peu à le faire perdurer.

 

La constitution d’objectifs politiques de lutte, même peu formalisés, fondés sur le non respect de ces injonctions, rassure. Elle donne l’impression d’avancer quand il s’agit d’injonctions désignées comme mineures et permet de désigner des modèles d’émancipation plus avancés. Elle permet aussi de proposer une mesure tangible des progrès du féminisme.

 

Ces processus se jouent cependant largement aux dépends de celles et de ceux qui se retrouvent à l’intersection de divers systèmes de domination, le patriarcat agissant en conjonction avec d’autres systèmes de domination tels que suprématie blanche, hétérosexisme, cissexisme, domination de classe. Si on a mis en évidence certaines injonctions contradictoires, les points d’intersectionnalité multiplient leurs occurrences et fabriquent des situations dans lesquelles il n’est pas possible de gagner.

 

L’année dernière, des féministes américaines ont mis en avant la manière les injonctions paradoxales qui émaillaient le programme des Républicains et atteignaient particulièrement les femmes noires et latina américaines, qui sont nombreuses parmi les femmes économiquement les plus défavorisées. Un candidat républicain en effet proposait dans un premier temps de célébrer les femmes faisant « le plus beau métier du monde » et restaient à la maison pour s’occuper de leurs enfants en opposition à celles qui lui donnaient du fil à retordre dans les arènes politiques. Dans le même temps, ce candidat expliquait « qu’effectivement, laisser ses enfants derrière soi à la maison était difficile, mais que c’était ce qu’il fallait, et que prendre un troisième travail alors qu’on faisait déjà 50 heures, oui c’était difficile, mais c’était le moyen de s’en sortir et les mères savent bien qu’on doit faire des sacrifices » et, en conséquence, il se devait de couper les fonds des programmes de food stamps pour apprendre aux gens à se débrouiller par eux-mêmes. Un seul Républicain les a formulées aussi clairement, mais cet exemple d’injonctions traverse le mouvement républicain et leur permet de mettre en péril des programmes de subsistances déjà très précaires et dont la pérennité est actuellement essentielle pour la survie de millions de personnes.

 

Des femmes féministes trans ont bien résumé en quoi les injonctions à la féminité physique était une situation dans laquelle il est impossible de sortir gagnante. Caricature de féminité ou pas assez femme, elles perdent à tous les coups et sont l’objet de moqueries, harcèlements, attaques en raison de ces injonctions.

 

Les pratiques de résistance aux injonctions ne peuvent pas aller dans un seul sens, elles ne seront pas toutes les mêmes, notamment parce que ces injonctions sont contradictoires et qu’elles ne nous touchent pas touTEs de la même manière. Le travail de recherche, de documentation et de vulgarisation semble constituer l’une des meilleures pistes de luttes. D’abord parce que, et nombreuxSES sont ceLLEux qui l’ont correctement diagnostiqué, les systèmes de domination sont aussi dans nos têtes. Si on se place dans l’objectif d’une lutte intersectionnelle de ces systèmes de domination, il en découle que les personnes se situant aux intersections subissent les assauts mentaux de tous ces systèmes et que leur manière de s’y rebeller sera une réponse à ceux-ci.

 

Il ne s’agit pas ici de dire que nous sommes tous différents et que toute analyse globalisante n’est envisageable. Il s’agit de dire que souvent l’analyse simplifie et théorise de façon incomplète. Fonder des moyens de luttes sur le fruit de ces théories et recréer des manuels des parfaitEs soldatEs anti-sexistes est voué à l’échec, d’abord parce qu’il risque l’abandon des questionnements de nos pratiques pour un prêt-à-penser, ensuite parce qu’il fera nécessairement l’économie de penser la place des injonctions contradictoires. Alors peut-être qu’en effet la manière dont nous nous comportons faces aux injonctions laissera penser que nous nous y soumettons (comment faire autrement si on nous soumet à deux injonctions diamétralement opposées), d’autrefois elle apparaîtra radicalement opposée à ce que d’autres militantEs ont choisi de faire. Peut être devons-nous faire le pari que nos camarades de luttes aussi pensent, réfléchissent, sont prêtEs à remettre leurs actes en question, l’ont sans doute déjà fait mais s’inscrivent aussi dans une démarche de résistance à des systèmes de domination. Peut être devrions-nous arrêter de vouloir sauver les autres à coup de méthodes pour devenir une parfaite féministe à l’abri dans son îlot hors du patriarcat mais bien leur donner des outils tels que des réflexions à plusieurs, un respect des non-mixités, des moyens matériels si nous en avons, du soutien pour nous permettre de comprendre la manière dont les prescriptions des systèmes de domination pèsent sur nos existences et mettre en place nos stratégies de résistance aussi variées soient-elles.

 

On m’accusera peut-être de prôner un féminisme du libre choix prêt à être adopté par le libéralisme économique.

Je pense, d’une part, que l’information maximale et la lutte collective basée sur des solidarités informées, que je prône, sont quelques-uns des pires ennemis des organisations capitalistes (qui fonctionnent actuellement par le maintien dans l’ignorance des masses consommatrices et individualistes) ; d’autre part, je pense que la tendance à la création d’injonctions réponses, de manuels de petitEs militantEs permet la création de marché économique à l’intérieur du féminisme et la marchandisation des groupes militants, favorisant toujours les personnes les plus économiquement dominantes à l’intérieur même de ces groupes.

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