Réflexions sur les usages du trigger warning.

Avertissement : Cet article comprend la description d’une crise de panique, la mention de troubles psychologiques, il mentionne également les agressions sexuelles ou non sans en faire la description et comporte la description de propos invalidant ces troubles psychologiques.

 

 

« Parce que la vie ne t’en donnera pas, elle, d’avertissements à la con »

J’ai lu ou entendu la phrase qui constitue le sous-titre de ce texte, à de nombreuses reprises. Sur internet, dans des conversations avec des amis, des collègues, dans la presse ou dans des éditoriaux. Les lieux sont divers, la formulation varie, mais au fond, tout le monde est d’accord pour dire que « On ne peut pas protéger tout le monde. », « La vie c’est pas du coton, et si on est trop faible et bien on casse. » « On peut pas tout prévoir à l’avance comme ça. » «Ça devient beaucoup trop compliqué de contenter tout le monde. »

Terrains militants ou non, féministes ou pas, politisés ou non. Les mots restent les mêmes, l’agacement devant « cette mode de la signalisation. » Les motifs sont variés, ça détruit le suspense d’une intrigue, ça censure un artiste, ça démobilise, ça enlève du choc d’une campagne, c’est fourre-tout et on ne sait jamais ce dont doit avertir au final et on ne peut pas ménager tout le monde.

On peut traduire trigger par déclencheur dans le champ d’application de ces avertissements. Le champ sémantique du mot trigger en anglais est assez vaste puisqu’il signifie tout aussi bien gachette, détonateur, amorce ou déclic. L’usage du mot dans les milieux militants est issu du domaine psychiatrique puisque la notion de trigger fait référence à ce qui provoque un rappel de traumatisme.
Le terme est donc, à l’origine, très lié aux notions de PTSD (Etat de stress post-traumatique) et de survie à des événements traumatisants. Il est également utilisé pour désigner les événements, contenus, objets qui amènent des crises phobiques.

L’utilisation d’avertissements précédant des contenus est bien antérieure à l’avènement des trigger warnings dans les milieux militants et les communautés formées sur internet. La manière dont les avertissements apposés sur les produits culturels courants est, par tradition, très vague. Cet esprit plutôt flou a permis notamment d’utiliser ces avertissements pour servir de prétextes à la censure de contenus considérés comme moralement déviant dans des contextes sexistes, racistes, hétéro et cis-sexistes.

Sur internet, on retrouve des trigger-warning plus explicites et pensés comme outil utile non à une censure mais à une inclusivité plus grande, dans deux grands domaines, sur les travaux de fanfictions au sens large, mais aussi dans les contextes militants anti-racistes, féministes. La formulation des avertissements est parfois sujette à débat : « Doit on détailler ou pas leur contenu ? Quels contenus sont à signaler ? »

Les questions, légitimes pour certaines, autour de la manière de formuler les avertissements et les difficultés qui apparaissent ont cependant trop tendance à occulter les causes qui soutiennent l’utilisation de ceux-ci.

L’objectif n’est pas de protéger tout le monde. L’objectif est de permettre à des personnes à qui certains contenus occasionnent des situations d’inconfort extrême de pouvoir naviguer dans des espaces, prétendant lutter avec eux, et en les prenant en compte, sans craindre de voir survenir de manière impromptue les dits contenus.

J’utilise le terme inconfort extrême, à défaut de pouvoir en trouver un meilleur. Je ne peux pas décrire les expériences personnelles, et je ne souhaite pas forcément faire de ce texte un récit basé sur celles-ci. Il est cependant parfois nécessaire de ré-expliquer ce que peut être cette situation, parce que les mots qui sont utilisés tendent à rendre triviales les expériences vécues et permettent notamment de se dire que ce n’est pas si grave, que ça n’est finalement qu’un mauvais moment à passer et c’est tout.
J’ai essayé plusieurs fois de décrire de façon exacte ce qu’on peut ressentir pendant une crise de panique, en voici ma définition actuelle, qui ne se base pas tellement sur les sensations physiques mais plutôt sur les sentiments, même si les deux s’alimentent mutuellement et que finalement, on arrive plus trop à distinguer ce qui est physique de ce qui ne l’est pas.

L’impression qui dure un instant ou de longues minutes que tu vas mourir tout de suite et que si tu ne meurs pas, peut être que tu ferais mieux de te tuer toi-même parce que ce que tu ressens ça cette insupportable impression de ne rien contrôler, d’être en dehors de toi tu ne peux plus vivre avec ne serait-ce qu’une minute de plus. Je pourrais faire n’importe quoi pour ne plus avoir à ressentir ça. Et ça apparemment, ça s’appelle une crise d’angoisse. Ça n’est pas mortel, mais tu ne le sais pas, tu le découvres quand tu te retrouves, à bout de souffle, de l’autre côté de l’angoisse.

Donc en gros c’est ça, l’idée de l’avertissement, c’est permettre à quelqu’un d’éviter de se retrouver face à cette situation.

Le problème, c’est qu’effectivement, ça vient se mettre en contrepoint de certaines stratégies militantes. Parce que montrer l’horreur pour choquer, c’est parfois tout ce qu’on trouve à faire pour dénoncer. Recopier le racisme, l’homophobie, le sexisme tels quels, montrer le visage ensanglantée d’une victime d’agression sur une affiche, reproduire une agression ou un accident de voiture dans un film. Et effectivement, prévenir à l’avance de ce qui se trouvera dans ces campagnes, ça enlève le choc qui est l’un des médiums qui sont utiles à faire passer le message souhaité.

On perd, cependant, souvent de vue que les personnes qui sont concernées par ces messages, ce sont précisément celles qui pourront être en situation de se voir confrontées à des situations de souffrance psychique suite à l’exposition à ces contenus.

Si je reconnais la nécessité de montrer les violences, pour que cesse l’indifférence, il est cependant également nécessaire d’inclure les victimes de ces violences, dans leurs diversités, dans les messages que l’on veut porter. Mettre en place des avertissements précédant les contenus ayant une portée traumatisante, ce n’est pas tenter de taire les violences, mais bien les signaler pour que, celles-eux qui ont développé des troubles psychiques suites à elles puissent faire le choix de s’y exposer ou non.

De manière collective cette volonté de prévenir plutôt que d’exposer directement cherche à construire des espaces où les luttes prennent en compte l’autre plutôt que de l’utiliser comme instrument de lutte. De manière individuelle, cette volonté doit être basée sur la reconnaissance de sa propre faillibilité, nous pouvons nous tromper ou mal-juger une situation, mais garder à l’esprit que l’erreur est possible et la rectifier.

Sur la question de la mise en place des avertissements, les réseaux sociaux permettent, grâce au truchement des renvois après un lien, de prévenir à l’avance. Les campagnes qui utilisent des médias comme la télévision, le cinéma, l’affichage ou les encarts dans la presse, peut-être devons nous décider que la stratégie du choc, si elle est efficace, comporte plus de dommages que d’efficacité.

Conclure ce texte sur cette interrogation, c’est peut être laisser la responsabilité de la décision à d’autres. Cependant, je souhaite finir en évoquant la reprise de contrôle que constituent les avertissements, on peut choisir de se confronter à un contenu ou non, en nos propres termes, ce qui est très différent que de le voir jeter sur nous de manière impromptue.

J’ai peu parlé des avertissements liés aux phobies, aux TOC, aux TCA, je souhaite vous renvoyer à cette ressource, en anglais, qui propose des manières de les envisager. Je pense cela-dit que le choix doit être donné à celles-eux qui souffrent de traumatismes physiques, psychologiques ou émotionnels pouvant émaner de diverses situations telles que l’oppression, la violence ou encore des troubles psychologiques, de pouvoir ne pas être confrontés à ces contenus, surtout quand les moyens de le faire sont simples, notamment sur internet.

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5 réflexions sur “Réflexions sur les usages du trigger warning.

  1. A reblogué ceci sur Thinking Little Thoughtset a ajouté:
    Je suis complètement d’accord avec cette réflexion. Qu’on soit dans le domaine militant ou non, l’usage des trigger warnings permet de ne pas être confronté à certaines choses, et à éviter la souffrance que cela comporte. Chacun devrait avoir droit à ce choix là.

  2. casthel dit :

    « Et effectivement, prévenir à l’avance de ce qui se trouvera dans ces campagnes, ça enlève le choc qui est l’un des médiums qui sont utiles à faire passer le message souhaité. »

    Je ne suis pas vraiment d’accord avec ce point : ça enlève l’effet de surprise, ça peut éventuellement atténuer le choc, mais pas le supprimer (ou alors c’est que c’est vraiment mal fait).
    Le TW permet de laisser le choix d’affronter ou non ce choc.

    • scolastik dit :

      Je suis d’accord. Malheureusement, certain-e-s ont l’air de penser qu’effet de surprise et stratégie choc ne peuvent qu’aller de paire, fustigeant donc l’utilisation du TW.

  3. […] traumatique qu’elles ont subi. Scolastik explique tout ça beaucoup mieux que moi sur le blog Choses aléatoires. On appelle ces déclencheurs « triggers », d’où le […]

  4. […] y a environ un an j’ai écrit sur les avertissements de contenus, depuis il y a eu cet article sur le blog Genre et il y a eu cet article dans Libération. Quand […]

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