Nos identités sont politiques

Les choses aléatoires m’avaient dit que si j’avais envie de mettre un texte ici j’étais la bienvenue. Du coup Cassandra prend le clavier pour un petit texte en mode divergence des luttes.  Suite à la mort de Clément Méric il y a eu un rassemblement dans ma ville, l’asso militante LGBT a relayé cet appel à rassemblement et j’ai pu lire ceci (j’ai mis certains passages en gras) :

« […] Attention aux prises de position trop rapides au nom de [l’Asso]. Souvenez-vous que nous ne sommes pas un parti politique. » G.B

« faudrait peut être arreter de manifester pour n importe quoi… je respecte ce militant mais je vois pas pourquoi moi gay devrais je manifester… vu l ambiance actuelle la discretion serait pas un mal » L.L.G

« [L’Asso] est extrème gauche ! Je ne vois pas le rapport avec un centre lgbt… La politique ne devrait avoir aucun rapport avec [l’Asso]… » C.L

« Cet assassinat n’est que politique et n’a rien à voir avec le combat que [l’Asso] mène ! » L.L.G

« Quelque soit son bord ou sa famille politique tout le monde pouvait manifester pour ou contre le mariage pour tous , preuve qu’il n’y avait rien de politique contrairement à cet événement tragique… » L.L.G

« Je ne vois toujours aucun rapport avec la politique et une asso gay. […] » C.L)

Je trouve insupportable le fait que certain-e-s assimilent les antifas aux fascistes qu’iels combattent (en les présentant comme tout aussi violents, ne cherchant que la baston, des ultra-gauchistes, des extrémistes… comme si les deux se valaient) mais je ne parlerai pas des antifas ou de Clément Méric ici. D’autres sont plus légitimes que moi pour cela (commencer par fouiller ici me semble une bonne idée).

Je vais paraphraser deux choses aléatoires dans ce texte.
La première nous dit que nous avons tou-te-s grandi et nous vivons tou-te-s à cis-hétéro-land. La seconde nous dit que sa vie privée est toujours politique.

Nous mangeons du prosélytisme cis-hétéro-patriarcal dès la naissance. La propagande cis-hétéro-sexiste est partout. Dans les jeux qu’on nous offre quand on est enfant. Dans les livres qu’on nous lit enfant et que nous lisons en grandissant. Dans ce que nous voyons à la télé. Dans les contes, dans les légendes, dans les mythes. C’est sur le net. C’est dans nos rues. Ce sont nos familles, nos ami-e-s, nos collègues de travail. Et c’est un peu en nous.

Une amie a récemment annoncé sur Facebook qu’elle était enceinte d’un garçon, il y a un an elle accouchait d’une fille.
Il faudra acheter des vêtements pour garçons ont dit certain-e-s.
Il ne reste qu’à lui acheter un armure, une épée à deux mains, des dès [pour le jdr] et un ballon de rugby, a ajouté quelqu’un-e.
Moi j’ai félicité cette amie et j’ai eu un petit pincement de cœur pour cet enfant.

Pas encore né et déjà cantonné à un rôle genré. Si ça continue on va créer des perruques pour les bébés (je refuse de vivre dans un monde où ceci n’est pas un fake), histoire d’enfermer au plus tôt l’enfant dans un carcan de genre.
Les opposant-e-s de la « Théorie Du Gender » prétendent que les différences de comportement entre leurs garçons et leurs filles relèvent de la nature, de l’inné. Iels s’opposent à ce qu’on essaye de rétablir un peu d’égalité entre fille et garçon en CP, cela risquerait de perturber leurs enfants. C’est clair que ce serait dommage de ruiner 6 années de bourrage de crâne intensif pour faire entrer les enfants dans des normes transphobes, homophobes et sexistes.

Qu’est-ce qui est privé et qu’est-ce qui est public dans nos vies?

Les sentiments homos devraient rester de l’ordre de la vie privé. Pas le droit de se tenir la main, pas le droit de s’embrasser, pas le droit de parler de nos sentiments, pas le droit de les montrer. Je suis prête à parier que les militant-e-s de la manifestation dite pour tous seraient ravi-e-s de voir la France faire comme la Russie et interdire le « prosélytisme homosexuel », menacé-e-s de prison ou d’amende si on montre ou parle de nos sentiments homos, mais sans homophobie aucune.
A côté de cela le fait que des hétéros s’affichent publiquement ne semble pas poser de problème. Pendant que je prenais quelques notes pour ce texte un couple cis hétéro s’embrassait à pleine bouche. S’affichant clairement et sans peur. Ce couple était voyant, bruyant, qu’il dévoile une part de vie privée ne semblait déranger personne. Leurs sentiments ont le droit d’être publics et personne ne vient parler de prosélytisme hétérosexuel.

Les trans devraient se fondre dans la masse.
Il faut correspondre à l’archétype du genre dans lequel on se reconnait.  Surtout ne pas parler de transition.
Etre invisible.
Les trans sont souvent critiquées car iels seraient des caricatures de leur genre. Il y aurait beaucoup à dire sur cela mais je parlerais de cela une autre fois, ici ou ailleurs. Ce qu’il est important de souligner c’est que les psychiatres prétendument expert-e-s des questions trans font tout pour que les trans correspondent à ces stéréotypes de genre. Quand on ne correspond pas à la vision cis-hétéro-sexiste de ces psys on se retrouve un peu à devoir se débrouiller par soi même. Et il faut aussi rappeler que nous avons tou-te-s grandi dans une société qui est cis-hétéro-sexiste alors pourquoi un-e trans avec une vision sexiste de Lhôme™ et Lafâme™ serait plus coupable qu’un-e cis avec la même vision des choses?

Il faut croire qu’il est plus simple pour certain-e-s de considérer les trans comme allié-e-s du patriarcat plutôt que comme des victimes vivant une oppression spécifique.

Nos vies devraient donc rester privées, invisibles, au placard.
Et pourtant les cis-hétéros parlent beaucoup des trans, bi-e-s, gouines et pédés (TBGP). Nous sommes d’abord un sujet de plaisanterie pour certain-e-s. Les homos, les trans, ces Autres qui ne sont pas vraiment « nous » ahah comme iels sont drôles! Et que je t’abreuve de stéréotypes et de généralités histoire de bien se marrer et de se rassurer sur sa virilité, sa féminité, sa sexualité. Si nous sommes hors de nos placards (out) nos vies sont disséquées. Tout ce qu’on fait, pense, dit, n’est plus perçu comme l’acte, la pensée, le discours, d’un individu mais comme celui d’un-e trans, d’un-e bi-e, d’une gouine, d’un pédé. On devient « la LGBT » et on nous renvoie encore ces stéréotypes, des fantasmes nés de la peur.
Quand on est out on nous impose de bien cacher nos vies et nos sentiments et en même temps on fouille nos vies privées pour rendre public le moindre petit truc individuel, grossir le trait pour attaquer l’ensemble des TBGP.

A côté de cela les cis hétéro peuvent se dévoiler.
Les cis-hétéros ont le droit d’être publics, visibles, limite exhibitionnistes. Tout ce qui sert la propagande cis-hétéro-patriarcale peut se montrer sans problème.
Pas besoin de faire un coming out quand on est cis-hétéro. Le placard on connaît pas. Et on prendra grand soin de rappeler qu’il ne faut pas généraliser les actes d’individus. Plus de 80% des violeurs sont des hommes cis hétéros mais si on rappelle ce fait on va avoir le droit à une cohorte de mecs cis hétéros qui vont venir dire qu’il ne faut pas généraliser, qu’EUX ne sont pas comme ça. Ne pas généraliser alors qu’on a juste énoncé un fait. Nous vivons dans une société où on peut stigmatiser les « minorités » de dominé-e-s mais pas celle des dominants.
Nous vivons à cis-hétéro-land.

Et comme je l’ai dit au début ce bourrage de crane, ce lavage de cerveau pour faire de nous de bon-ne-s petit-e-s cis-hétéro-sexistes commence dès la naissance (voire avant quand on prépare la naissance de « bébé »).
Nous ne grandissons pas dans des boîtes, coupé-e-s de toute influence mais dans une société cis-hétéro-sexiste. Quand la tour Eiffel a été illuminée aux couleurs de l’arc-en-ciel on a pu voir bon nombre d’homophobes hurler contre le vilain lobby de la LGBT. Le fait qu’au final c’était en hommage à Nelson Mandela ne change rien au fait que cette réaction a prouvé que ce qui dérangeait réellement les opposant-e-s à l’égalité des droits LGBT n’était pas l’ouverture du mariage au couples homosexuels, ni la possibilité pour ces couples d’adopter ou la reconnaissance de la filiation mais juste la visibilité des LGBT. On castre bien les trans ai-je dit sur mon blog en critiquant cette volonté de nous enfermer au placard.

Parlons d’Ariño et de Bongibault, ces homosexuels que la manif dite pour tous à mis en avant ces derniers mois. Les deux ont une position de repentance par rapport à leur homosexualité, le premier en prônant l’abstinence, le second en luttant pour la supériorité naturelle du couple hétéro, reconnaissant alors sa sexualité comme naturellement inférieure (c’est ce qu’on appelle de l’hétéro-sexisme) au final deux figures qui non seulement ne dérangent nullement le cis-hétéro-patriarcat mais en plus vont dans son sens et militent pour que perdure la domination de l’homme cis hétérosexuel.

Nos vies ont donc, que nous le voulions ou non, un aspect politique. Dans une société cis-hétéro-sexiste, être visible quand on est trans et/ou bi-e, lesbienne, gay c’est un acte politique. Etre visibles (et fier-e-s) c’est montrer que contrairement à ce qu’on nous rabâche depuis la naissance le modèle cis-hétéro-sexiste n’est pas supérieur. Evidemment les assos qui font du militantisme LGBT sont politiques et quand des hommes politiques ont des discours LGBT-phobes ces assos ont le devoir de le signaler.

Militer contre l’homophobie, la lesbophobie, la biphobie et la transphobie c’est politique. Même les assos festives et sportives LGBT sont politiques car elles font de la visibilité LGBT.

Et quand un militant contre l’homophobie est tué par un homophobe la moindre des choses est de relayer les appels au rassemblement en sa mémoire, même si la lutte contre l’homophobie n’était pas son seul combat. D’autant que la montée du fascisme n’est pas sans lien avec ces manifestations dites pour tous, c’est dans ces manifestations que les groupuscules fascistes ont pu se rencontrer, recruter et se renforcer. Les manifestations de ces derniers mois ont montré l’étendue du sexisme, de l’homophobie et de la transphobie en France. Elles ont aussi montré le manque de conscience politique de la plupart des militant-e-s LGBT.

Je suis fatiguée.

Que certain-e-s ne voient pas l’aspect politique de nos vies, ne connaissent rien de notre histoire militante (ignorant parfois jusqu’au nom de Stonewall), ne savent pas comment militer sans fric, ne voient la pride que comme un événement festif.

Que certain-e-s militant-e-s tiennent des propos sexistes, racistes, validistes, transphobes, biphobes, lesbophobes, homophobes (…) ou laissent passer ce type de propos.

Et à côté de ça je survis ma vie de trans, gérer ma dysphorie un peu plus présente chaque jour, ne pas m’enfermer chez moi, essayer de rester visible, d’être politique. ne pas laisser tomber, ne pas me laisser envahir par le ras le bol. Je rêve de fuite. De tout abandonner et de me barrer et d’essayer d’oublier ma tristesse et ma colère. Mais en attendant j’écris.

– Cassandra

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3 réflexions sur “Nos identités sont politiques

  1. Marquise dit :

    Très bon et fort texte, je partage. Merci pour ces mots.

  2. nhetic dit :

    Texte magnifique.
    Merci

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