Théorie ou études de genre?

En mars, Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes, porte-parole du gouvernement et Vincent Peillon, ministre de l’Education nationale évoquaient  l’idée de refonder l’école par l’inscription dans les programmes, dès le plus jeune âge, de l’égalité entre les filles et les garçons.

 A l’origine de cette volonté, quelques constats, que l’on peut trouver sur la page du ministère de l’Education nationale. Si les filles réussissent scolairement mieux que les garçons, elles n’ont pas le même parcours. Aux matières scientifiques et technologiques, elles préfèrent par exemple la littérature.  Afin de lutter contre ces différences, le gouvernement s’engage notamment à dispenser une formation « dans les écoles élémentaires [qui] assurera les conditions d’une éducation à l’égalité de genre ».

 Pourquoi « égalité de genre » ? Les gender studies (études de genre) s’attachent à montrer que ces différences entre les filles et les garçons résultent de mécanismes sociaux à l’œuvre dès la naissance  Elles permettent de mettre en lumière tous les stéréotypes qui pèsent dès l’enfance. Est en jeu dans une telle proposition la déconstruction de ces mécanismes sociaux qui tendent à perpétuer la division entre les filles et les garçons selon leurs sexes.

 Dans la pratique, plusieurs options sont envisageables afin de lutter contre ces inégalités. Promouvoir des métiers dits d’homme pour les filles et vice versa, par exemple. Prévenir les comportements sexistes passe également par les jeux et les lectures, qui ne devraient pas être « genrés » : arrêter de donner des voitures et des déguisements d’indien aux garçons, des poupées et des costumes de princesse aux filles. En Suède, la réflexion va jusqu’à la création de toilettes mixtes à l’école.

 Cet apprentissage de l’égalité des genres va de pair avec une lutte contre l’homophobie. C’est en tout cas ce que le SNUipp-FSU, un syndicat étudiant, estime, proposant un rapport de 192 pages pour éduquer contre l’homophobie. Pour sensibiliser les enfants à l’homosexualité et à l’homoparentalité, des livres comme « Jean a deux mamans » pourraient se trouver sur les étagères des classes primaires.

 

Une crainte : la négation du sexe biologique

La polémique avait commencé en 2011 avec les manuels de SVT. Aujourd’hui, cette perspective d’égaliser les genres à l’école a été saisie par La Manif Pour Tous, après des semaines de lutte contre le mariage pour tous. Craignant l’enseignement d’une « théorie du genre », le collectif est descendu dans les rues le 3 juin. Leurs craintes principales : que soit niée l’existence des sexes biologiques, que puisse être affirmée l’existence d’un genre neutre (ni homme, ni femme), ou encore,  faire «  croire qu’un couple de même sexe est l’équivalent d’un couple homme-femme du point de vue de la filiation ». L’égalité entre les filles et les garçons, c’est une chose, mais apprendre à une petite fille qu’elle peut se comporter comme un garçon, de même qu’elle peut épouser une autre fille plus tard, c’en est une autre. Il n’en fallait pas plus pour raviver la polémique autour d’une certaine idéologie du genre. Le 4 juin, l’Assemblée nationale renonce à la référence à l’ « égalité de genre », lui préférant une « égalité entre les hommes et les femmes ».  Une victoire pour les détracteurs de la « théorie du genre ».

La théorie du genre n’existe pas

Sauf que cette soi-disant « théorie du genre » n’existe pas, comme le rappelle la ministre du Droit des femmes. Le genre n’est qu’un concept pour penser les inégalités et les rapports sociaux entre les sexes. Les gender studies renvoient en fait à des recherches en sciences humaines, à un domaine d’études interdisciplinaire portant sur la représentation et l’identité de genre : sociologie, psychologie, histoire… Etudier le genre, c’est s’intéresser à la façon dont la société crée les inégalités entre les genres, et proposer des solutions pour les réduire puis les faire disparaître. Parler de « théorie » du genre, c’est en faire un usage polémique et dépréciatif.

 D’abord lié au mouvement féministe dans un contexte de révolution sexuelle, le terme « gender » est né aux alentours des années 1970-80 aux Etats-Unis, bien qu’il ait été emprunté à des études de psychologie datant des années 50. C’est avec la parution de Gender trouble (Trouble dans le genre) (1990) de Judith Butler, que le monde entier a commencé à être imprégné par les gender studies. Pour elle, « Alors que le « sexe » est une sorte de « fait », le « genre » est une construction sociale. Il désigne l’ensemble des significations culturelles qu’assume un corps sexué. Le sexe, lui, est conçu comme une présupposition biologique, un socle plus ou moins fixe et invariable. Dans sa formulation première, le genre est lié au sexe : il le présuppose et agit à partir de lui. Le genre est une construction du sexe. »

 Simone de Beauvoir est connue pour cette phrase extraite du Deuxième sexe (1949) : « On ne naît pas femme, on le devient. » S’inspirant de la pensée de celle-ci, la philosophe américaine propose ainsi une distinction entre le sexe et genre.

 S’agit-il pour autant de nier les différences entre les deux sexes ? Pas du tout, et à ce sujet Judith Butler dit ne pas être « tout à fait idiote » : « je sais qu’il y a des différences biologiques entre les sexes et je ne les nie pas. Mais dire ces différences ne suffit pas, il nous faut aussi les spécifier. » Cette spécification passe par le discernement entre le biologique et le culturel.

 Les gender studies, c’est ainsi tout un ensemble de travaux et de recherches visant à mettre en lumière la façon dont, à partir de différences biologiques, nous – la société – construisons des différences genrées qui n’ont pas lieu d’être. Vouloir réformer l’école en prônant une égalité de genre dès le plus jeune âge, ce n’est pas imposer une idéologie aux enfants, mais c’est prendre en compte les recherches existantes en gender studies et laisser aux enfants la possibilité de se construire loin des stéréotypes sexués et de la norme qui, selon les mots de Judith Butler, « est de l’ordre du fantasme ».

Marine – https://twitter.com/marine_mlb

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