Nos amours resteront plus fortes que leur haine

Ami lecteur, amie lectrice, toi qui viens ici, j’ai une confession à te faire. Je suis une meuf qui aime les meufs.

Politiquement, je me définis comme gouine, féministe. Identitairement, je suis quelque part entre fem et butch. Je ne sais pas trop, alors je dis « queer », C’est bien queer. Un peu fourre-tout, certes. Sexuellement, je suis ce qu’on pourrait appeler bisexuelle avec un pourcentage plus fort pour les meufs.

Je te raconte tout ça car le climat hostile que nous vivons et que je vis en France en ce moment me donne envie de crier un bon coup.

J’ai longtemps été hétéro. Ma première relation sexuelle était pourtant avec une autre fille de mon âge. C’était court, c’était cool et je me suis posé beaucoup de questions. J’ai grandi dans une famille hétéro, avec un entourage hétéro. Je n’avais jamais vu de meufs lesbiennes ou bisexuelles.

Après cette relation, et alors que je couchais aussi avec des garçons, je me suis demandé « suis-je bisexuelle ? Suis-je lesbienne ? ».

Je me suis posé toutes ces questions dans une ignorance la plus profonde concernant les notions d’identité de genre, d’orientations sexuelles, de politisation, de communautarisme et de féminisme ou que sais-je.

La réponse a été vite claire quand ma classe de lycée a soudainement appris que «Mary broute du minou ». Pendant deux semaines, toute ma classe de terminale a donc décidé de ne plus m’adresser la parole. J’étais seule et isolée avec pour seule camarade ma meilleure amie de l’époque. Lorsque je passais devant certains groupes de ma classe, je voyais leur regard dégoulinant de mépris. Le bruit a commencé à courir que « Mary broutait du minou ». Et puis il y a ce garçon, celui qui a dû se sentir assez en confiance pour parler au milieu d’une majorité de filles que représentait ma promo de terminale. Il s’est exclamé devant tout le monde : « alors Mary tu broutes du gazon ? ». Et tout ça lui a paru si normal comme question intrusive, dégueulante de mépris et de lesbophobie.

Les tensions se sont apaisées, ils avaient pu tous parler à travers sa voix. « Mais… Mais vous faites quoi entre filles ? » m’a demandé une de mes camarades. Avec ce regard à la fois candide et désespérément ignorant de la fille bio qui ne s’est donc jamais demandé comment pouvait être un rapport sexuel en dehors d’une pénétration phallique et hétéro ‘convenable’ d’un homme cisgenre à une femme cisgenre. Comment pouvait être une relation entre deux meufs en dehors de la bête norme hétérosexiste et cis-centriste.
J’ai rangé mon questionnement personnel à l’intérieur de moi et je ne me suis plus posé la question.

J’ai eu beaucoup de copains, d’amants, de relations sexuelles avec des hommes cisgenres hétéros. J’aimais ça. Je peux toujours aimer ça. Peut être. Je ne sais.

Je ne me posais plus la question de savoir si j’étais bisexuelle ou lesbienne ou une meuf qui aime les meufs parce que tout ce que m’avaient appris ces deux semaines, c’était que faire ce genre de choses m’exposait à de la lesbophobie, du mépris, du sarcasme, des questions beaucoup trop intrusives.

Parfois, quand je buvais un peu trop, je flirtais avec des meufs. En secret, en silence, avec moi même, je regardais les meufs. Parfois, mes fantasmes n’étaient plus hétéros. Mon regard sur les meufs sexualisées de mes comics, de mes bandes-dessinées était toujours un regard de désir, de fantasme. Je prenais ça pour un simple regard externe.

Mais je ne disais rien car il fallait être hétéro. C’est ce qu’on m’avait appris: une femme va avec un homme, ils sont dans couple exclusif, genré, puis un jour ils se marient et font des enfants. Et puis, pensais-je, je n’ai aucun avenir avec une meuf. On ne pourra jamais se marier. Avoir des enfants. Il faudra toujours se justifier. Je ne pourrai pas la tenir par la main. On devra toujours répondre aux regards, aux questions.

Pendant tout ce temps où j’ai été hétéro, j’ai pu aimer des meufs. Je n’ai jamais été très exclusive mentalement. Et je prenais cette grande affection pour une forme d’amitié très forte.

Il y a deux ans, j’ai réalisé que je me sentais pansexuelle. Que j’aimais plutôt indifféremment du genre et du sexe. Ca a été un premier choc et je n’ai pas vraiment vécu ça comme quelque chose d’agréable : parce que la question d’une différence se posait et qu’il faudrait affronter le regard d’autrui. Que mes repères étaient chamboulés. J’ai remisé l’affaire au placard et n’en parlons plus.

Il y a 6 mois, j’ai eu une escalade de violence interne qui m’a amenée à réaliser que j’étais gouine. Gouine. GOUINE. Je ne sais pas quand, ni pourquoi, ni comment, mais j’ai réalisé soudainement que les meufs me manquaient. Beaucoup, Vraiment. Beaucoup et vraiment trop. Je me suis demandé si je ne me sentais pas gouine parce que j’intellectualisais beaucoup les choses, que je réfléchissais aux identités politiques, de genre etc. Peut-être que je me sens gouine parce que je me sens protégée ? Peut être que je me sens gouine parce que je veux emmerder le monde ? Et peut-être que je me monte le crâne ? Et si j’étais gouine parce que tout ce que je connais d’une forme de masculinité était lié à de la violence, du viol, des agressions sexuelles ? Et peut être que, et ceci, et cela….

C’est drôle quand même de se demander pourquoi on se sent gouine et pas hétéro.

Je crois que je me suis posé les mauvaises questions : j’ai toujours été gouine. J’ai toujours aimé brouter du minou comme ils disent. Je me suis juste planquée dans un placard. J’ai été hétéro parce que c’est plus facile, parce qu’il n’y a rien à vaincre. J’ai été hétéro parce que tout le monde est hétéro. J’ai été hétéro parce que personne ne me demanderait ce que je fais au lit avec un mec et ne me jetterait de regards mauvais dans la rue quand je tiendrais la main à ce dernier. J’ai été hétéro parce qu’être hétéro est la norme. J’ai été hétéro par lâcheté. J’ai été hétéro parce que faute de grives on mange des merles.

Je vais difficilement le cacher : je suis en colère contre tout un tas de choses à commencer par cette classe de terminale, la société, mes parents. Parce qu’aujourd’hui, et même si j’aime encore mon compagnon, je ne me sens pas et plus hétéro. Je me sens une meuf qui aime les meufs.

Ce n’est pas être gouine qui me rend libre, c’est le fait de me sentir libre et peut être dans des conditions safe qui font que je peux sortir de mon placard. Je me sens libre parce que j’ai l’impression de soudain y voir clair sous toutes mes pensées, mes recherches, mon intellectualisation quotidienne de tout. Lorsque j’enlève mes livres, mes recherches, mes notions de ceci ou cela, lorsque que je cesse de me traiter en objet d’étude personnel et que je me demande ce que je souhaite, je vois : tout au fond de cette surcharge cérébrale assez inutile par moments, que j’aime les meufs. Les femmes. Gouine. Lesbienne. Bisexuelle. Queen, Petite pédale. Pédée. Goudou. Et je ne vous dirai pas combien j’ai envie de me taper unetelle et unetelle, combien j’aime fort unetelle, combien j’aimerais qu’unetelle soit ma meuf, mon amante, mon amour et qu’unetelle lâche son mec pour être avec moi, etc, etc, etc. Et tout les trucs sales et dégueulasses mais consentants que j’ai envie de lui faire et qu’elle me fasse.

Ca devrait me regarder mais c’est là qu’arrivent les emmerdes : je suis une meuf invisible. Je suis une queer et je suis invisible. Je mets du vernis, je me maquille et apparemment, je ressemble à une meuf qui serait hétéro et donc aimerait se faire tripoter par une armée de mecs ou rechercherait le regard masculin. C’est pas faute d’avoir coupé mes cheveux et d’en être à deux doigts de porter un badge « je coucherais bien avec ta femme, connard » mais je n’existe pas. Je n’existe pas vraiment pour les autres meufs lesbiennes qui pensent que je me suis perdue à leur soirée et que je dois être une meuf hétéro. Je n’existe pas pour les meufs hétéros qui pensent que je suis hétéro comme elles. Je n’existe pas vraiment pour les mecs hétéros qui pensent que je suis juste bonne à les faire bander et qu’ils peuvent me valider sexuellement s’ils s’invitent dans ma sexualité. Mais ces discriminations sont somme toute moindres que les filles trans

« Hey, j’peux m’inviter entre ta copine et toi ? » NON BORDEL

Je hais par avance leurs regards et cette société qui va me mettre encore des bâtons dans les roues. Non je ne suis pas hétéro parce que j’aime un mec qui n’est pas LES mecs. Oui je mets du vernis et je porte parfois des cheveux longs ou courts et du rouge à lèvres mais je ne le fais pas pour ton regard de mec ou pour te rassurer sur le fait que je serais « une lesbienne comme les autres ». Ta butchphobie ne m’intéresse pas franchement.

Non, je n’ai pas envie d’avoir ton avis sur ce que je ressens. Non je ne suis pas une expérience sexuelle lesbienne, une meuf à tester, à tenter parce que je suis faite de chair et d’émotions. Oui je sais très bien que je peux désormais me marier avec une meuf sauf que je n’ai pas accès à la PMA si l’envie me prenait subitement de pondre avec une meuf et tout ça n’enlève rien au fait que je vie dans une société patriarcale et lesbophobe qui va encore chercher à me valider ou m’assimiler au groupe dominant.

Parce qu’il faut se battre encore et encore avec une armée de mecs hétéros qui pensent s’incruster, une armée de meufs hétéros qui pensent pouvoir vous tester. Je voudrais tous leur exploser ma rage au visage et leur demander d’arrêter de m’assimiler à eux, de me faire rentrer dans leur moule. J’ai été hétéro, et ça n’a pas marché et ça n’a rien à voir avec une question de féminisme puisque je baisais de manière gouine bien avant mon féminisme.

Il faudra que je me batte contre celles de mon propre camp pour qui je serai une lesbo traîtresse parce que je ne possède pas une palme d’or de la meuf qui n’a jamais baisé avec aucun mec. Avec celles qui entretiendront des propos sexistes, misogynes ou feront du slut shaming parce qu’untelle à couché avec plein d’autres meufs -mecs- qui sais-je et celle qui te crachera au visage parce que tu es non-exclusive. Ou contre celle qui te dira qu’unetelle n’est pas vraiment une meuf lesbienne parce qu’une meuf trans. L’hétérosexisme, la validation de nos corps, nos ressentis, même dans nos communautés.

Je suis une meuf qui aime les meufs. Une petite pédée méchante qui sort de son placard mais se retrouve dans une maison vide et explose un peu. Heureusement je suis bien entourée mais je le sais par avance ; désormais, il va me falloir m’armer un peu plus contre toi, eux, vous, contre tous ces gens qui veulent me valider, ou m’invisibiliser, ou me faire du sexisme, du slut-shaming ou me dire comment agir dans cette nouvelle vie. Désormais, il nous faudra à toute être plus fortes. Ensemble. Contre tous ces gens qui défilent contre nos amours. Contre ce gouvernement qui nous donne des miettes de droits. Contre le fait qu’ils préfèrent nous assimiler plutôt que de nous accepter dans nos différences.

Aujourd’hui, si je retrouvais ce garçon qui m’a sauvagement demandé «Alors Mary, tu broutes du minou ? », je voudrais tellement lui répondre que oui, ça m’arrive et alors ? Parce qu’aujourd’hui je suis suffisamment forte pour lui répondre, leur répondre à tous-tes que je n’ai plus peur d’eux mais que je me battrai encore pour que plus jamais ils et elles ne fassent peur à toutes ces petites queer qui n’osent plus sortir du placard. Nos amours resteront plus fortes que leur haine.

M.Kane.

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4 réflexions sur “Nos amours resteront plus fortes que leur haine

  1. Dwam Ipomée dit :

    Les mecs qui te demandent «Alors Mary, tu broutes du minou ? », le mieux c'est de leur répondre "Oui, à fond, toi aussi j'éspère" 🙂

  2. Lucius dit :

    Un texte coup-de-poing qui transmet à merveilles les émotions fortes et ambivalentes par lesquelles vous êtes passée durant votre existence. Mes compliments, et pour votre plume, et pour vos idées.
    J’aime aussi à croire que l’Amour, quels que soient le genre et/ou l’orientation sexuelle, reste plus fort que la haine. Il faudra hélas encore bien du temps pour que les gens comprennent que l’amour est plus fort que les diktats imposés par une pensée moribonde qui ne fait de nous que des animaux emprisonnés dans une cage aux barreaux invisibles. Un jour, avec un peu de chance, et beaucoup d’efforts, les générations futures ne se poseront plus les mêmes questions et ne souffriront plus des mêmes injustices.
    D’ici là, nous ne faiblirons pas.

    P.S : uniquement parce que je suis méticuleux au possible : « amour » est un mot féminin quand il est au pluriel (à moins que le laisser au masculin fut volontaire, bien entendu 😉 )

  3. Couraaaaaaaaaaaaage !! (et, si tu me le permet, câlins)

  4. carmilla dit :

    Tout à fait d’accord avec toi, sur les questions que nous poussent à nous poser la société et la difficulté d’affronter le regard d’autrui, mais aussi sur le fait de ne pas forcément se reconnaître dans une communauté qui parfois semble s’enfermer sur elle-même. Quand on a pas envie de se couper les cheveux super courts et de se donner un look « butch », c’est difficile de se situer par rapport aux autres. Difficile aussi d’oser draguer des filles hors contexte gay, parce que le présupposé c’est toujours que l’hétérosexualité est normale et que suggérer autre chose peut être très mal vu…

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