Un bleu bien fade

La Vie d’Adèle a donc reçu la Palme d’Or. Le prix n’avait pas été attribué quand nous avons vu le film, mais nous avions déjà lu des critiques le nommant comme LE film du festival. On avait aussi lu les remarques faites au sujet des conditions de tournage, et des « incidents » qui l’avaient rythmé. Je partais avec un bon a priori, sur Kéchiche, sur l’histoire, librement adaptée de la bande-dessinée touchante de Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude, et m’attendais à un film émouvant, réaliste, qui racontait un amour passionné entre deux femmes.

Il faut avouer que le duo fonctionne, les deux actrices sont complices et leur jeu peut être touchant. La première partie du film est appréciable, on y voit Adèle tomber amoureuse d’Emma, et vivre tout ce qui vient après : homophobie, doutes… On rentre dans la peau d’Adèle, filmée de près, et on rit parfois lors de certaines scènes, bien réussies. Malgré tout, le film sonne faux.

 

La nécessaire représentation de clichés lesbiens

 

Tout au long du film, Kéchiche oscille entre rôles clichés du couple lesbien et la représentation très normée qu’il veut donner du milieu dit lesbien d’Emma. Alors en plus de l’opposition d’abord touchante et drôle qu’il dessine entre les familles des deux femmes, il rejoue le scénario de la lesbienne « confirmée », artiste, libérée, jouée par Léa Seydoux, dont tombe amoureuse Adèle, plus jeune, qui doit cacher son amour à ses parents. Kéchiche a plusieurs fois affirmé qu’il avait avant tout voulu parler des différences sociales des personnages, mais la superposition de tous ces rôles attendus devient grossière, on se vexerait presque, comme si le spectateur n’aurait pu comprendre une relation un peu plus nuancée. La lourdeur du propos tranche d’ailleurs avec le jeu des actrices, et certaines scènes très touchantes dans leur réalisation, comme celles des deux diners successifs chez la famille de l’une et de l’autre.

Emma invite donc Adèle dans un « nouveau monde » : on y voit ses amies, des ex, et des inconnues, lors d’une soirée chez le couple et parfois dans un bar. Les filles sont toutes cis, fines, à l’allure féminine, et majoritairement blanches… soit Kéchiche est ignorant et c’est dommage, il paraitrait que son sujet de film tourne autour des lesbiennes, soit, il montre manifestement une image erronée de la communauté LGBTIQ. La volonté de ne montrer que des femmes féminines cis et blanches, perçues par une majorité de spectateurs comme belles est en soi problématique car invisibilise toutes les autres femmes. Ce choix fait écho au discours qu’on entend toujours beaucoup trop sur l’importance de l’image que les LGBTIQ renvoient. Cette injonction à normer la vie des autres pour qu’ils/elles soient intégrés dans la société.


Le voyeurisme comme ligne conductrice

Le couple se rompt à cause de l’infidélité d’Adèle. La manière dont la scène de rupture est filmée est étrange. Alors on dira qu’il y a une claque, que Kéchiche a montré cet aspect souvent ignoré des violences physiques et/ou psychologiques dans un couple de femmes, qu’on devrait sûrement l’en féliciter, mais à quel prix? Celle de la violence inouïe, insidieuse et répétée que la scène nous offre en retour? Quelle nécessité de traiter sa meuf de pute à trois reprises? Quel est le message véhiculé? Ce passage est d’une violence soudaine et inutile. 

Comment justifier le parti pris des très nombreuses scènes où Adèle dort dans des positions toujours lascives, où son t-shirt laisse apercevoir sa chair, des plans serrés sur sa bouche entrouverte, ou encore lorsqu’on la voit nue sous la douche, sinon de la nécessité de répondre aux attentes d’un public masculin? On comprend la volonté de se rapprocher d’Adèle, de son rapport à son propre corps, mais sa représentation n’est pas innocente : elle est avant tout une femme cis et blanche, au corps dit parfait, aux fesses rebondies et au ventre plat, qui s’offre au spectateur, et ne le fait pas entrer dans son personnage et ses pensées, comme on tente de nous le faire croire.

Que dire des scènes de sexe, décrites comme puissantes et sublimes par…des critiques hétéros? Kéchiche continue à entretenir le stéréotype de la position homosexuelle par excellence qu’est le tribadisme, qu’on apercevra même en peinture à la fin du film. Longue et gênante, cette scène témoigne, une fois de plus, d’une méconnaissance de la façon dont les femmes font du sexe. La maladresse et la timidité touchantes d’Adèle telle qu’elle est jouée au début du film, s’envolent, pendant cette longue, très longue, scène de sexe, filmée de manière crue, à la limite du ridicule (à en croire les rires de la salle). Cette scène apparait comme une rupture, le réalisateur cesse à ce moment de raconter pour montrer. C’est là que commence la deuxième partie du film, et c’est là que l’on commence attendre la fin, pendant ce qui semble être des heures.

 

 

Un film par un hétéro pour des hétéros

 

Nous sommes sorties de la salle plus que déçues : en colère. Pourquoi ? On pourrait simplement attribuer tout ce qui nous gêne à un parti pris du réalisateur : refus de faire un film militant, grande place donnée aux corps et au sexe dans la relation, fin centrée sur le désespoir immense d’Adèle, etc. Mais notre déception était probablement proportionnelle à nos attentes : on avait peut-être espéré enfin voir un film montrant une histoire d’amour lesbienne pour de vrai. On a entendu dire du film que son engagement se trouvait dans le fait qu’il décrivait cette histoire d’amour comme n’importe quelle autre. Or c’est faux. Une histoire d’amour hétéro aurait-elle été filmée avec une telle mise en scène des corps, au point d’approcher le mauvais porno ? Le réalisateur aurait-il eu besoin d’appuyer, de justifier, aussi systématiquement et lourdement la sexualité des amants, de s’attarder sur leur vie quotidienne pour montrer que, grand dieu, les homos aussi ont une vie en dehors de leur lit ! Jusqu’à la scène finale, on se demande si le réalisateur ne va pas laisser un homme rejoindre Adèle, après que celle-ci ai quitté le vernissage de l’expo de son ex. Jusqu’au bout, le réalisateur n’aura pas décrit la réalité d’un quotidien d’un couple de femmes, mais aura plutôt raconté comment il conçoit nos relations. Et c’est bien ce qui nous démange : il nous montre à nous, lesbiennes, sa vision d’une relation homosexuelle, l’objectifie, la fantasme, en mettant en scène des corps plus que conformes, partout, au lit comme à la ville, y projette tous ses stéréotypes, mais tente de nous faire croire que c’est bien la réalité qu’il décrit.

Laetitia et Marie

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3 réflexions sur “Un bleu bien fade

  1. […] les critiques acerbes que j’ai pu lire ça et là, je vais me permettre de donner mon avis puisque je me sens la première concernée par ce […]

  2. […] critiques des potes: . "Un bleu bien fade" par Laeticia et Marie: https://chosesaleatoires.wordpress.com/2013/05/31/un-bleu-bien-fade/ . "La vie d’Adèle – La Mort d’Adèle" par Marquise: […]

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