On a tous grandi à Hétéroland

Je viens d’un pays qui s’appelle Hétéroland. Les hommes et les femmes ne poussent ni dans les choux, ni dans les roses, mais dans de petites cases bien calibrées. Ces hommes et ces femmes grandissent et se font des bisous, avant de se marier et de pondre des bébés dans des cases, à leur tour.

Ce pays n’est pas toujours ouvertement hostile aux gens qui ne rentrent pas tout à fait dans ces cases.  Il parle de plus en plus, dans son infinie bonté, de les « tolérer ». Les Hétérolandistes ont toutefois régulièrement des accès de violence envers les marginaux, ou tout simplement, leur dispensent des microagressions (« Tu n’as pas rencontré le bon homme » « Elle est trop belle pour être lesbienne » « Tu es juste misandre »).

Mais ce qui me frappe le plus, ce qui m’a le plus marquée, quand j’y repense, c’est l’invisibilisation.

Christine Boutin déclarait ce matin sur RMC qu’on ne voit plus une seule série sans couple homosexuel, que c’est l’overdose.

J’ai grandi dans une famille qui se pensait plutôt « ouverte » sur ces sujets, c’est à dire qu’elle n’était pas ouvertement homophobe, néanmoins je ne pense pas qu’on ait parlé d’homosexualité, à part de manière très anecdotique.

Les livres d’éducation sexuelle qu’ils m’ont procuré ne parlaient pas ou peu de relations non-hétérosexuelles, et encore moins d’orientations non-monosexuelles (bisexualité, pansexualité, queer etc). Je n’ai pas vu un seul paragraphe, à mon souvenir, sur le genre ou la transidentité.

La première fois que je me souviens d’avoir entendu parler de ces sujets, (hormis les « pédé », « gouinasse » et autres qualificatifs fleuris entendus en cour de récré), c’était dans… Dawson’s Creek.

J’ai toujours eu des amitiés vraiment très fusionnelles avec des filles, jusqu’à dormir ensemble et ne pas supporter quand l’une de nous se mettait à sortir avec un mec. Je suis sortie avec la gent masculine… longtemps. Plus longtemps que je n’aime à l’admettre. Et ca ne se passait pas bien du tout.

(Eh non, je n’ai pas ma goldstar, je vous vois, les gouines puristes du fond)

En parallèle, je suis passée par des épisodes de TCAs, de dépression, et des TOCs sévères qui sont désormais bien ancrés dans ma vie depuis 9ans. Personne ne savait trop pourquoi j’allais mal comme ca.

Et puis les meufs qui aimaient les meufs ont commencé à apparaître de ci, de là – jamais autant que les pédés bien sûr, on reste des filles, donc moins visibles, moins importantes. J’ai commencé à me questionner, je vais pas vous refaire tout mon processus de coming-out mais bref, j’étais gouine, enfin bi, enfin  gouine.

Je ne pense pas qu’un hétéro puisse réaliser à quel point il est crucial pour les queers de se voir représentés autour d’eux. Si j’avais seulement su que j’avais le droit d’être heureuse, le droit d’être amoureuse, peut être que je n’aurais jamais eu besoin de franchir la porte d’un psy. Peut être que je n’aurais pas besoin d’antidépresseurs aujourd’hui pour pouvoir fonctionner comme une personne totalement valide.

Si j’avais seulement su que les meufs queer *existent*, peut être que je n’aurais pas perdu mon temps à être malheureuse dans des relations hétéros (et rendre des garçons malheureux, parce qu’il faut le dire, j’étais un peu la pire copine du monde). Peut être que ma famille m’aurait connue telle que je suis plus tôt.

Hétéroland est toujours debout, ceci dit. Le système hétéropatriarcal tente désespérément d’étouffer les quelques avancées que nous faisons en matière de visibilité, ou de les transformer en assimilationnisme (c’est à dire: « Je te tolère, tant que tu ressembles au maximum à une hétéro »).

Même dans des milieux qu’on supposerait « safe », comme les espaces féministes, il m’arrive encore régulièrement de lire que les femmes s’épilent et se maquillent pour les hommes, sans la moindre considération pour les meufs qui ne sont pas attirées par ou en couple avec des hommes.

On me parle de misogynie intériorisée, mais comment cela se traduirait il, puisque je ne montre mes jambes qu’à ma meuf et pourtant, je les épile? Pourquoi est ce que je me maquillerais même lorsque que l’on ne sort pas de l’appart’? Toutes ces organisations féministes qui nous parlent de partage des tâches ménagères et de rôles genrés, savent elles que mon couple existe? Qu’il subit certes des injonctions patriarcales et hétérosexistes, mais que nos schémas relationnels peuvent aussi s’en éloigner?

J’ai grandi à Hétéroland, et si vous saviez comme j’aimerais bien tout y péter.

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6 réflexions sur “On a tous grandi à Hétéroland

  1. maria dit :

    Je ne sais pas qui tu es, d’où tu viens, je ne sais pas exactement quel est le propos de ce blog, je suis tombée dessus un peu par hasard, mais bon sang, cet article exprime EXACTEMENT, mot pour mot, tout ce que je ressens en ce moment, bien mieux que je n’aurais pu le formuler moi-même. Mon lieux de travail c’est hétéroland, et comme je suis plus capable de le supporter en serrant les dents, ce soir je démissione. et je me permets d’utiliser cet article, de m’approprier tes mots, pour l’envoyer à tous mes Ex-collègues, parce que moi aussi, aujourd’hui, j’aimerai bien faire péter hétéroland. Merci d’avoir si bien écrit ces choses que l’on ressent chaque jour dans notre chair quand on est pas dans la norme.

  2. […] Je pourrais aussi vous renvoyer à l’article de Janis Bing : « On a tous grandi à Hétéroland ». […]

  3. […] époque (y’a 12ans) où je n’avais absolument aucun modèle de lesbienne autour de moi (Janis Bing en parle d’ailleurs très bien ). Et quand je dis « aucun modèle » c’est […]

  4. Pauline dit :

    Je suis arrivée également par hasard sur ce site, et je trouve que ce que tu décris-là est parfaitement réaliste. Personnellement, je n’ai pas ressenti tous ces problèmes, je ne suis pas sortie non plus avec des hommes (allez, on commence directement par le plat principal, pourquoi patienter avec une entrée assez fade?^^) mais ma copine a eu ces problèmes et à travers tes lignes, c’est un peu toute son histoire que je relis. C’est vrai que nous sommes une minorité, cela dit il faut continuer à faire parler de nous, de ce qu’on vit pour montrer aux autres qu’on existe, et qu’on en est fières! (heu désolée, la fin fait un peu slogan publicitaire, je me suis laissée emportée^^) Voilà l’adresse de mon blog si tu veux visiter: lezzag.wordpress.com

  5. […] en lire plus sur ce sujet, je vous conseille le génial article de Janis Bing sur, justement, Hétéroland (d’où le titre de cet […]

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