Mariage pour tous : ce que les lesbiennes ont gagné, ce que les lesbiennes ont perdu

Je suis gouine, provinciale, cisgenre, butch. Dans quelques jours très probablement, la loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe sera votée. Dans un à deux mois, elle entrera en vigueur, et je serai libre d’épouser ou non la personne que j’aime, dans les mêmes conditions que le ferait un couple hétérosexuel (âge, consentement, prohibition de l’inceste et de la bigamie). Je serai libre d’adopter ses futurs enfants, de divorcer, et de verser le cas échéant une prestation compensatoire.

Il ne s’agit pas ici de revenir sur les conditions du mariage civil français. Il y aurait matière à dire sur les causes de nullité du mariage, notamment celles visées par l’article 180 du Code civil concernant l’erreur sur la personne ou sur les qualités essentielles de la personne. Il y aurait matière à dire sur les procédures de divorce définies par la loi du 26 mai 2004.

Voyons les choses de manière pragmatique : le mariage est une institution trop importante dans le droit français et dans la société pour qu’il puisse être supprimé à court ou moyen terme. D’autre part, c’est aussi la force du droit que d’avoir affranchi le mariage de la religion.

Avant que mon hypothétique mariage ne provoque une guerre civile, voilà mon bilan, forcément subjectif, de l’ouverture du mariage à tous les couples (oui, on peut tout à fait faire un bilan avant que la loi ne soit votée).

J’existe

Pendant des mois, on a parlé de garçons qui aiment les garçons et de filles qui aiment les filles. Souvent à leur place, parfois en invitant les intéressés à en parler. Je reprochais au vocable « mariage pour tous » d’invisibiliser les pédégouines, mais c’est l’inverse qui s’est produit. A force de n’entendre plus parler que de ça partout, j’étouffais. J’ai fini par ne plus lire que rarement les médias communautaires, parce qu’entendre toujours les mêmes arguments pour et contre le mariage était devenu soooo boring, mais surtout parce que le sujet était devenu tellement important pour moi qu’il suscitait une réaction épidermique.

Je me souviens de l’époque où j’étais bébé gouine et où je me sentais seule seule seule. Je vivais à la campagne, je ne connaissais pas de lesbienne, je ne voyais pas de lesbiennes à la télévision, j’étais quasiment incapable de citer le nom d’une lesbienne connue. Je me demandais comment briser cette solitude, j’écoutais la radio, j’écoutais Dalida. J’ai fini par rencontrer des filles, comme ça, et à en aimer quelques unes.

Le grand écart, du rien ou pas grand chose au trop, tout le temps.

Chaque coming-out est héroïque

Ce trop tout le temps a conduit beaucoup de personnes à prendre position. L’absence de réponse de certains amis lorsque je les ai invités à participer aux manifestations pro-égalité est lourde de sens. L’engagement sans faille de quelques autres me réchauffe le cœur. Des amis ou de simples connaissances ont fait leur coming-out ces derniers temps, à leurs proches, à leurs collègues, dans leur club de sport. Difficile de garder de la distance quand chaque jour, qui l’on est est objet de débat.

Cela nous rappelle — ou nous apprend — que le personnel est politique. Parce que la personne que je mets dans mon lit ne regarde pas que moi, mais aussi mes amis, mes collègues, ma famille, et plus largement la société toute entière, je suis out à peu près partout. Le nom de ma future épouse ou partenaire de PaCS sera mentionné en marge de mon acte de naissance.

Homophobie = sexisme

Je reprends, en le modifiant, un slogan d’Act-Up. Il est important que nous, gouines, nous rappelions à nos amis pédés que les sources de l’homophobie sont les mêmes que celles du sexisme. La peur viscérale de l’opposition de voir la différence des sexes s’estomper jusqu’à disparaître, l’érection de la maman rose et du papa bleu comme unique modèle familial satisfaisant pour les enfants, mais aussi le chahutage de la présidente de l’Assemblée nationale au cours de la première lecture du texte, en bref le sexisme, sont le fondement des propos homophobes entendus dans l’Assemblée et le Sénat (je ne les rappellerai pas ici).

Il n’y a rien d’étonnant à ce que ce soient (plutôt) des femmes qui aient défendu ce texte. Des lesbiennes bien sûr, avec le collectif « Oui oui oui » créé vers novembre 2012 pour défendre l’égalité — il n’y a pas à ma connaissance eu d’équivalent chez les garçons qui se sont plutôt appuyés sur des structures existantes. Beaucoup de femmes hétérosexuelles (Christiane Taubira et Dominique Bertinoti, Esther Benbassa, Corinne Narassiguin et Chantal Jouanno) ont été particulièrement présentes dans les débats.

Les pédés sont des privilégiés comme les autres, et c’est à nous de leur rappeler que des femmes se sont battues pour eux, que le sexisme nourrit l’homophobie.

La fin des demoiselles en détresse

Un peu après mon coming-out, une amie m’a offert « Princesse aime princesse » de Lisa Mandel. Elle m’indiqua plus tard que son choix s’était d’abord porté sur « Fun Home » d’Alison Bechdel mais qu’elle ne l’avait pas trouvé à temps pour mon anniversaire.

En droit français, le mariage n’est plus une institution patriarcale depuis 2002 : la loi relative à l’autorité parentale établit des droits et devoirs égaux entre pères et mères. Pour ce qui est de sa représentation sociale, il faudra encore attendre. Mais le mariage sera ce que nous en faisons. Le mariage entre deux filles n’est plus une institution patriarcale — à moins que l’on ne me demande qui fait l’homme et qui fait la femme dans le couple. Et bien sûr qu’il y a des inégalités dans le couple. Elles existent qu’il y ait ou non mariage (et le mariage tend au contraire à protéger les deux épouses).

Ce n’est pas parce qu’on va se marier qu’on va oublier notre conscience communautaire. Je n’oublierai pas le bien que m’a fait cette BD avec cette histoire d’amour trop mignonne entre deux jeunes filles, je n’oublierai pas cette émission de radio que j’écoutais en cachette de mes parents, je n’oublierai pas les propos homophobes stigmatisants tenus par des élus représentant la Nation au cours des débats, je n’oublierai pas Wilfred, je n’oublierai pas nos manifestations, nos bars, nos associations, je n’oublierai pas notre fierté.

« Mais maintenant que vous avez le mariage, c’est fini non ? »

Non, ce n’est pas fini. Non non et non. Pendant quelques mois, le mariage et l’adoption ont été les seules revendications LGBT visibles, parce qu’elles étaient l’objet d’un débat public. En dehors des « pro » et des « anti », personne n’a suivi les interrogations à propos de la PMA et de la GPA (sondage réalisé sur l’échantillon tout à fait représentatif de mes collègues). Il y a eu un accord concernant l’homophobie signé par neuf entreprises (il y avait 3 511 511 entreprises en France en 2011 d’après l’INSEE, dont 199 292 comptant plus de 10 salariés).

On n’a pas entendu parler des trans’, parce que les hétéros et les pédégouines n’en ont rien à foutre des trans’. Pourtant, le mariage homosexuel existe depuis une décision d’octobre 2012 de la cour d’appel de Rennes confirmant la modification de l’état civil (en l’espèce le sexe) d’une personne, sans dissoudre son mariage.

L’euphorie du mariage pour tous ne doit pas nous faire oublier l’abandon de la PMA, l’invisibilisation de toutes les revendications trans, ni l’absence de politiques publiques fortes en matière de lutte contre l’homophobie et contre le sida. Restons vigilants.

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6 réflexions sur “Mariage pour tous : ce que les lesbiennes ont gagné, ce que les lesbiennes ont perdu

  1. […] À lire pendant la suspension de séance: Mariage pour tous: ce que les lesbiennes ont gagné, ce que les lesbiennes ont perdu sur Choses […]

  2. mithrowen dit :

    Merci pour ce super texte à la fois touchant et très intéressant !

  3. Pierre dit :

    « Beaucoup de femmes hétérosexuelles (Christiane Taubira et Dominique Bertinoti, Esther Benbassa, Corinne Narassiguin et Chantal Jouanno) ont été particulièrement présentes dans les débats. »

    Erwann Binet, JP Michel, Yves Jégo, et Olivier Dussopt apprécieront.

    Lucien Neuwirth, qui a légalisé la pilule, aussi.

    • Gigi dit :

      Avez-vous déjà regardé des séances de travail à l’Assemblée Nationale ? Savez-vous quelle est la représentation habituelle des femmes en politique ? Le nombre de fois où elles prennent la parole en séance ?

      Il y a 26,9% de femmes parmi les députés, 22,1% parmi les sénateurs. Cette proportion est plus élevée dans les groupes plus favorables au texte (ah, tiens, pourquoi ?) : à l’assemblée nationale, on compte 37% de femmes dans le groupe SRC, 50% dans le groupe EELV, soit (104+9)/(280+18)= 38% sur les deux groupes. Concernant le groupe GDR, les positions à l’intérieur de ce groupe sont plus contrastées (9 pour, 4 contre), et leur poids numérique ne change pas vraiment la donne.

      Du coup, je me suis un peu amusée : prenons l’exemple de la première séance du vendredi 1er février 2013 (http://www.assemblee-nationale.fr/14/cri/2012-2013/20130124.asp, choisie au pif sur le site de l’AN). Je ne tiens compte que des prises de parole en faveur du projet de loi. J’exclus donc tout ce qui sort de la discussion des articles eux-même (rappels au règlement par exemple), et les prises de position contre. J’obtiens :
      Mme Corinne Narassiguin, M. Bernard Roman, M. Sébastien Pietrasanta, M. Alain Calmette, M. Matthias Fekl, Mme Marie-George Buffet, Mme Fanny Dombre Coste, Mme Ericka Bareigts, Mme Fanélie Carrey-Conte, M. Philippe Bies, M. Jean-Pierre Le Roch, M. Pierre-Alain Muet, Mme Geneviève Gosselin, M. Oliver Faure, Mme Chantal Berthelot, Mme Marie-Françoise Clergeau, Mme Catherine Coutelle, Mme Dominique Bertinotti, Mme Christiane Taubira.

      Ce qui donne 11 femmes et 8 hommes (et même en excluant le pouvoir exécutif, plus de femmes que d’hommes ont pris position en faveur du texte lors de la discussion : 9 femmes contre 8 hommes). On est bien au-delà des 38% de femmes dans les groupes favorables au texte obtenus plus haut.
      La méthode utilisée n’est pas scientifique, et je n’ai pas reproduit l’expérience sur une autre séance pour vérifier les résultats. Ces derniers me surprennent même, à vrai dire. Ils reflètent cependant l’impression que j’ai eue en regardant les débats.

      Je ne nie pas la présence des hommes, bien sûr (détournant une expression bien connue, je pourrais dire qu’ils ont le « monopole de la parole légitime » : voilà ce qu’est le privilège masculin), je dis que parmi les personnes qui ont porté ce texte, figurent beaucoup (plus) de femmes (que d’habitude). Et que les deux ministres, c’est-à dire le pouvoir exécutif, en charge du dossier sont des femmes. Par ailleurs, demandez-vous quel est le point commun de la plupart des hommes que vous citez.

      Vous posez donc une excellente question : celle de l’accès des femmes à la parole.

      • Pierre dit :

        « Les pédés sont des privilégiés comme les autres, et c’est à nous de leur rappeler que des femmes se sont battues pour eux, que le sexisme nourrit l’homophobie. »

        C’est cette phrase qui m’a fait tiquer en fait, qui venait immédiatement après celle que j’ai citée. Peu de gens se battraient pour un tel « privilège ». Sur le reste, je suis daccord avec vous.

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